Cover Rennes_2 2017
Cet article est le numéro 10 sur 10 du dossier Rennes Mai 2017

‘’Tout ce qui se passe au dehors m’indiffère’’ chantait Daho… Rennes s’est lovée dans ‘’Le Grand Sommeil’’ pendant des décennies avant de se réveiller tardivement à la fin des années 70.

L’influence de l’Angleterre a favorisé l’émergence du punk. ‘’N’oublions pas que dans Grande-Bretagne, il y a Bretagne‘’ aime à rappeler Frank Darcel.

Le renom musical de la capitale bretonne s’est construit grâce à des groupes de punk-rock (Kalashnikov, Frakture, Trotskids, P38, Wart) et de cold-wave (Marquis de Sade, Ubik, Les Nus, Complot Brunswick, Evening Legions, Sax Pustuls), à l’origine du ‘’son rennais’’.

Proclamée capitale du rock dans l’Hexagone, Rennes connaîtra cet âge d’or jusqu’au milieu des années 80 grâce au succès de Etienne Daho et Niagara.

Mais aujourd’hui, presque 40 ans après, et à l’heure où s’achève le dossier Songazine ‘’Spécial Rennes’’, quel regard porter sur la ville ? Que reste-t-il de l’effervescence d’antan ? Le souffle, le dynamisme culturel et l’énergie sont-ils toujours présents en 2017 ?

Pour tenter d’y répondre, quoi de mieux que de s’immerger dans la ville, de la humer et de se forger son propre avis à travers son ressenti et ses émotions ? Mais aussi en inventoriant plus factuellement les acteurs, les lieux et les projets ‘’qui comptent’’.

Nous vous livrons ici modestement ce qui nous semble être d’une part, des ‘’marqueurs’’ propres à la Bretagne et aux Bretons en général, et d’autre part, des singularités rennaises fortes.

Le sens de la ‘’communion’’

Les Bretons ‘’ont le sens de la communion et une forte envie de partager’’. Que ce soit lors de moments festifs (fest-noz, concerts) ou de recueillements (messe, pardons). ‘’Se retrouver dans les cafés pour commenter tout cela, et parler de l’air du temps. Cela fait partie de notre respiration’’.

L’appartenance au ‘’pays’’ facilite la relation

C’est indéniable, le fait d’être Breton, d’avoir un patronyme qui finit en ‘’ec’’, ‘’ic’’ ou ‘’ouët’’, facilite immédiatement la relation. ‘’T’es d’où en Bretagne?’’ est la question de départ et ensuite, la conversation s’enchaîne des heures durant. Le terreau (terroir ?) est commun, nous avons la même culture (forte), nous avons grandi près de l’océan et côtoyé les mêmes bocages depuis l’enfance. Nous appartenons à un ‘’pays’’ avant d’appartenir à une région ; la notion de ‘’pays’’ étant très vaste car pouvant signifier tout autant la Bretagne dans son entièreté qu’une ville ou un village.

Se remémorrer nos souvenirs d’enfance sur la presqu’île de Quiberon avec Jean-Noël, le patron du Déjazet et refaire l’histoire de l’âge d’or de Rennes dans la rue jusque tard dans la nuit avec des Rennais que je ne connaissais pas quelques heures avant… cela est plus difficilement envisageable dans un bistrot parisien !

L’intergénérationnel, une singularité rennaise

De tous temps, la rencontre des générations a été positive et s’est bien passée à Rennes. C’est le cas en 76/77 où l’entente a été cordiale entre soixante-huitards rennais et anarcho-punks.

Un projet intergénérationnel tel que le festival Yaouank mélange anciens et jeunes, tradition et modernité à travers de sublimes créations. La transmission de la pratique de la danse et de la musique à travers les générations est au cœur de la philosophie du festival.

Enfin, le Bistro de la Cité de Philippe Tournedouet ou Le Dejazet de Jean-Noël Rio, pour ne citer qu’eux, sont des lieux de partage et de rencontre, des endroits intergénérationnels qui renforcent le lien social et développent le mieux-vivre ensemble.

Vive la jeunesse !

Rennes, avec ses 65.000 étudiants, est la deuxième ville étudiante en France*.

Rennes est aussi ‘’ville de passage et de brassage. Cette idée de transit permanent explique que la vie musicale évolue sans cesse. Les gens y viennent avec leurs bagages et leur culture. Ce faisant, ils transforment notre ville en creuset d’influences. Rennes est donc moins la capitale du rock qu’une ville très musicale’’ (Christophe Brault, conférencier du rock).

‘’Même les vieux ici sont plus jeunes qu’ailleurs’’ ai-je entendu dire…

Des acteurs historiques, bien ancrés dans la Cité, toujours actifs et dynamiques 

Rares sont les artistes rennais, à part Daho et Niagara, à avoir quitté la ville pour ‘’monter à Paris’’ et faire des carrières internationales. Tout le monde se connaît. La vie en autarcie est l’identité de la ville. Les acteurs historiques, toujours très actifs, y côtoient les plus jeunes. Ils connaissent leur ville mieux que quiconque et en sont les socles solides. Ils ont pour noms Jean-Louis Brossard et Béatrice Macé (co-directeurs des Transmusicales), Philippe Pascal, Frank Darcel, Daniel Paboeuf, Pierre Fablet, Christian Dargelos, Philippe Maujart…

Le rôle des politiques publiques

A l’écoute des avis des uns et des autres sur la question, on constate de grandes divergences de points de vue. Possiblement ‘’biaisées’’ selon le bord politique de celle ou celui qui les exprime. Nous ne rentrerons donc pas ici dans ce vaste débat. Tous attendent beaucoup de Benoît Careil (ex co-leader de Billy The Kick et aujourd’hui adjoint à la Culture de la ville de Rennes) car ‘’il vient de ce milieu (des artistes), il le connaît’’. Il a notamment monté le Jardin Moderne, un lieu de rencontre entre musiciens et porteurs de projets culturels, qui héberge un organisme de formation, une salle de spectacles, 7 studios de répétition et 19 associations.

Bruno Careil

Les structures

Des salles de concert : L’Ubu (100 concerts/an), la Salle de la Cité (réouverture en avril 2017), cafés-concert, le Jardin Moderne, 16 studios d’enregistrement, 15 locaux de répétition, près de 80 lieux de concert (ayant programmé au moins 7 concerts depuis 2015)…

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De nouveaux projets à venir : le nouvel Antipode, équipement culturel de proximité dans le quartier Cleunay-La Courrouze, conçu et construit pour les musiques actuelles qui accueillera les concerts et nuits électro des associations rennaises (ouverture en septembre 2019), le futur Conservatoire dédié aux musiques actuelles et traditionnelles, avec des salles de répétition, un auditorium de 300 places (début des travaux en 2018 et ouverture en 2020).

Les associations

4 au moment de la première édition des Transmusicales en 1979, 125 aujourd’hui ! ‘’Très professionnelles et plus raisonnables que ma génération’’ (Bruno Careil).

Une incroyable énergie événementielle

Il serait vain de dresser la liste exhaustive de tous les festivals de la ville tant ils sont nombreux ! Citons pêle-mêle : les Transmusicales, le Grand Soufflet, Yaouank, les Tombées de la Nuit, Culture Bar-Bars, Roulements de Tambour, Jazz à l‘Ouest, festival Hey ! Maydays, Rock’n’Solex, Quartiers d’été, Bars en Trans, Nordik Impact, Transat en ville, I’m from Rennes, Les Embellies…

Festival Transmusicales

Une tradition d’indépendance rennaise

‘’Rennes est la capitale des musiciens indépendants. Daho est le dernier artiste grand public et emblématique de Rennes’’ (Julien ‘’Youl’’ Reicher, musicien du groupe Success, ex-Percubaba). ‘’Une absence relative de groupes médiatiques et le fait que Rennes ne soit pas une étape sur la tournée des groupes mainstream’’ renforceraient cette tradition d’indépendance selon Cédric Bouchu, (DJ, animateur de l’écho du Oan’s pour la radio Canal B).

En clair, le vivier hors norme et la qualité des artistes sont tels que la scène rennaise rayonne un peu partout en France, en Europe voire au-delà.

Les labels indépendants

On en dénombre près d’une trentaine. Découvreurs et défricheurs, ils font un boulot remarquable en soutenant les jeunes groupes lors de leurs premiers EP/LP. Citons pêle-mêle : Mass Productions (punk), Beast Records (Punk-Rock/Garage/Blues/Rockabilly. 80 concerts/an), Normal (musique indé, math rock-pop/shoegaze/ dream-pop électro), une dizaine de labels dans l’indie-pop

rennes_label_beast-records

Les radios

Radio Canal B (94MhZ) et Radio C Lab (ex-Radio Campus Rennes, 89.4 FM)

Les disquaires indépendants

8 au total. Notre préféré à Songazine : Rockin’Bones au 7 rue de la Motte-Fablet. Le temple de l’underground (rock psyché, garage, rockabilly) sous la houlette de Sébastien Blanchais, érudit de la scène garage australienne, et patron du label Beast Records (80 concerts organisés par an et qui a lancé le festival Binic Folk Blues qui a lieu chaque année fin juillet).

Seb Blanchais - label Beast Records Rennes

Musiciens/Groupes 

La scène rennaise est aujourd’hui multiple avec beaucoup d’électro, du hip-hop, de la world music, du funk, de la folk, de la pop française, mais avec une dominante rock indéniable.

La scène punk/rock garage, bien que peu populaire, rassemble une énorme communauté, où tout le monde se connaît. Des labels tels que Beast Records et Howlin Banana font un travail remarquable, mettant au devant de la scène de l’underground les talentueux Kaviar Special, The Madcaps, Sapin (cf photo), Orville Brody…

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Des groupes tels que Juveniles, Manceau et Clarens s’exportent en dehors de nos frontières. Ils ont fait une tournée de 18 dates en Asie dans le cadre du ‘’French Miracle Tour’’.

Enfin, le duo Her (formé de deux anciens de Popopopops) pourrait rapidement être le fer de lance…

 

Message à destination de mes amis rennais

La tentation est grande de céder à l’adaptation hédoniste, cette propension naturelle que nous avons à nous focaliser sur ce que nous n’avons pas, plutôt que sur ce que nous avons. Et donc à perdre nos émotions, le plaisir et la satisfaction apportées par les expériences bénéfiques.

Le propos de Bruno du Mondo Bizarro, ‘’rennais pure souche’’, est très pertinent à cet égard : ‘’Je pense qu’il n’y a pas à se plaindre à Rennes. Les gens n’ont pas forcément toujours le recul mais j’ai pas mal voyagé en tant que musicien et ce qui m’a frappé à chaque fois, c’est que les gens se plaignent de leur ville alors qu’en fait ça va, comparé à certaines villes dans d’autres régions où il n’y a rien’’. Et de conclure sur une note positive : ‘’Il y a des concerts tout le temps, que ce soit dans les salles ou dans les bars, (…) des radios, des festivals… Il y a vraiment beaucoup de choses à Rennes et il faut s’en rendre compte, ne pas cracher dans la soupe. J’aime bien Rennes, et même si j’ai parfois des soucis, je suis content de ma ville’’.

 

Alors, Rennes toujours capitale du rock en 2017 ?

A Rennes comme dans toute la Bretagne, la musique est un mode de vie. La ville bouillonne grâce à l’énergie de sa jeunesse, au dynamisme de ses acteurs et au foisonnement culturel permanent. Elle est musicale avant tout et occupe toujours une place particulière dans l’Hexagone.

Le rock est le patrimoine génétique, l’empreinte ADN de la ville. Rennes est dans le trio de tête des ‘’villes rock’’ en France, aux côtés de Nancy et Le Havre.

‘’ E Roazhon ar rok vo aze da virviken ! ** ’’

 

Alechinsky

*Palmarès des villes étudiantes 2016/2017 établi par le magazine L’Etudiant. ** A Rennes, le rock est là pour toujours !

Dans le dossier :<< Philippe Tournedouet, un indémodable qui se renouvelle
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