Bertrand Cantat & Amor Fati @La Sirène La Rochelle - 01.03.2018.

Songazine offre une tribune libre à Chris Blanchandin, qui gère le forum Bertrand Cantat, dans un contexte où l’artiste, qui vient d’entamer la tournée promo de son dernier album ‘’Amor Fati’’ le 1er mars à La Rochelle, a été déprogrammé de deux festivals.

Le 22 janvier, le directeur du festival Les Escales de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), Gérard Chabaud, prenait la décision d’annuler la venue du chanteur, après que le maire de la ville David Samzun ait exprimé sa « totale désapprobation quant à la programmation de ce concert ».

Le 6 mars, Le président du conseil départemental de la Manche a annoncé qu’il retirait son soutien financier au festival des Papillons de Nuit (18 au 20 mai 2018 à Saint-Laurent-de-Cuves) suite à des pressions d’associations féministes. L’association Roc en Baie, organisatrice du festival, a confirmé la venue de Bertrand Cantat et présenté sa démission du conseil de Latitude Manche (où il siège à l’invitation du département) en affirmant ‘’continuer à se battre pour tenir son rôle et ses engagements d’acteur culturel’’ et ‘’défendre ses valeurs d’indépendance artistique et de vie démocratique, au cœur de son projet associatif’’ contre toute ingérence politique.

Le 7 mars, c’est L’Ardèche Aluna festival qui à son tour vient de retirer l’ex-leader de Noir Désir de sa programmation, prévue pour le 14 juin, face aux ‘’manifestations et désistements de certains festivaliers et mécènes’’.

Dans ce contexte, Chris Blanchandin pointe du doigt l’ingérence politique sur le choix des programmateurs des manifestations culturelles et au droit à la liberté artistique et alerte sur le devenir de la diversité musicale si les politiques deviennent demain les décideurs et les programmateurs.

Elle met également en garde contre le non-respect par la presse des règles déontologiques.

Elle souhaiterait enfin plus de solidarité de la part des artistes eux-mêmes face à cette actualité qui risque de les toucher demain.

Interview de Chris Blanchandin

Pourquoi gérez-vous un forum sur Bertrand Cantat ?

Parce que c’est un artiste que je suis depuis maintenant de nombreuses années, un très grand artiste que je respecte. Je suis très sensible à ses textes, à sa voix au grain particulier. Ses interprétations sont si puissantes que je pourrais le comparer à Brel, à Ferré ou à Bashung. Sa communication aujourd’hui est particulièrement difficile et ce forum est l’un des seuls moyens d’informer son public qui a choisi de lui rester fidèle de son actualité. Faire en sorte que quelque chose soit encore possible autour de cet artiste. Je suis très fière de le soutenir, ça ne veut pas dire que je cautionne son acte, ça veut dire que j’ai fait le choix de ne pas le réduire à une soirée de sa vie. La justice a fait son travail, il a été condamné, il a purgé sa peine et aujourd’hui, il a pleinement le droit d’exercer son métier. A partir du moment où il fait le choix de continuer à l’exercer, je le soutiendrai de la meilleure façon qu’il soit.

Quel a été votre ressenti sur la polémique autour de la une des Inrocks ?

La une était maladroite, surtout dans le contexte que nous vivons depuis un certain temps avec le mouvement «#balance ton porc». Cette une était à mon sens une erreur de timing et je comprends qu’elle puisse heurter la sensibilité de certaines personnes. Néanmoins, il sort un album, il répond à une interview dans le cadre de sa promo, ses propos dans cette interview sont dignes et justes, sans aucune provocation. Sortir une phrase du contexte pour en faire la une du magazine a été un choix de la rédaction. De là s’est greffée l’intervention de la Secrétaire d’État Marlène Schiappa qui a mis le feu aux poudres sur ce que j’appelle « un acharnement médiatique ». Ce qui se passe est très grave. Comment un membre du gouvernement peut-il donner son avis en pleine Assemblée sur un choix rédactionnel et artistique ? Cela n’a choqué personne et tout a pris une ampleur sur les réseaux sociaux. Bertrand Cantat est devenu l’homme à abattre.

Pensez-vous réellement qu’il fasse aujourd’hui l’objet d’un acharnement médiatique ?

Je pense qu’il est difficile de le nier. J’ai rarement vu un tel acharnement autour d’un artiste depuis des années. Vous êtes bien placés pour savoir que les médias ont un pouvoir d’influencer l’opinion publique et le concernant, ils ont pris le rôle des tribunaux. Tout cela est abjecte, pour lui, pour sa famille, pour les proches de la victime mais également pour son public. On lui a volé son histoire pour défendre la cause des violences faites aux femmes. Il serait peut-être temps qu’on arrête de s’acharner sur lui et qu’on lui laisse faire son métier au même titre qu’on laisserait un boulanger le faire. La double peine n’existe pas et en ce qui concerne Bertrand Cantat, j’ai l’impression qu’il subit une peine de mort dissimulée et tout le monde devrait s’en offusquer au nom des Droits de l’Homme.

Pensez-vous qu’il soit devenu le symbole des violences conjugales ?

Oui malheureusement, et un symbole a un sens fort. De nombreuses associations féministes ont choisi d’en faire le symbole pour défendre leurs causes. Il en fallait un de plus médiatique, quand l’affaire Cantat Trintignant est arrivée, c’était du pain béni pour elles. Aujourd’hui, elles ne le lâchent pas mais malheureusement, elles se trompent de symbole. Si un homme demain tue en état d’ivresse, ça ne ferait pas forcément de lui un alcoolique mais un mauvais choix un soir, certes très grave de conséquences mais qu’il en soit devenu un symbole est une triste récupération. On est loin du féminisme des années 70 où le combat mené par des femmes comme Gisèle Halimi s’appuyait avec intelligence sur des débats devant la justice, dans le cadre qui doit être le leur. Aujourd’hui, elles utilisent des faits incertains, appuyés de témoignages anonymes et utilisant les médias comme arme.

Comment expliquez-vous le silence de Bertrand Cantat ?

Je ne vais pas parler en son nom mais je pense qu’il est dans une décence que je respecte mais que, pour ma part, je ne comprends pas toujours. Il a appris à vivre avec mais il faut du courage. Ses proches et ses enfants ont aussi le droit à une décence et ce n’est clairement pas le cas. C’est pourquoi, d’un côté comme de l’autre, il faut laisser la justice à l’endroit où elle devrait se trouver, c’est-à-dire dans les tribunaux, pour le bien des proches. Ses enfants ont le droit au respect au même titre que les enfants de la victime. Bertrand Cantat a récemment été déprogrammé du festival Les Escales à St Nazaire suite à une lettre du maire David Samzun adressée aux organisateurs.

Vous êtes à l’origine d’une pétition sur l’ingérence du politique dans la culture. Cette déprogrammation vous a choquée ?

Ça dépasse l’entendement qu’on puisse déprogrammer un artiste, qu’un élu puisse menacer les organisateurs d’un festival. Au nom de quoi ? Les organisateurs sont habilités à faire des choix artistiques. Ce sont leurs rôles. Cette déprogrammation soulève de sérieux problèmes pour la liberté artistique dans notre pays. Si un politique intervient dans la Culture, si un politique intervient dans un choix artistique, je doute qu’on puisse continuer à parler de démocratie. Là encore, cette déprogrammation devrait en offusquer plus d’un mais je constate malheureusement un manque de discernement de la part des gens, tellement noyé dans l’émotion et la morale qu’on leur donne à longueur de journée. On en revient toujours au même problème et tout se mélange : les médias prennent la place des tribunaux, les politiques prennent la place des programmateurs. Si tout le monde restait à sa place, Bertrand Cantat referait son métier en toute discrétion face à son public. Ce public qui, je le rappelle, a aussi le droit au respect. Dans cette déprogrammation, je n’en vois malheureusement aucun. Dernièrement, ce qui se passe autour du festival des Papillons de Nuit où le conseil départemental de la Manche retire son soutien suite à sa programmation est une totale aberration, une honte. Nous ne pouvons plus tolérer cette forme de mise à mort sur un artiste.

Bertrand Cantat a démarré sa tournée jeudi dernier à La Rochelle (NDLR : le 1er mars), j’imagine que vous y étiez. Quel a été votre ressenti ?

Les conditions pour moi ont été particulièrement tendues au vu du contexte étouffant qui règne depuis quelques temps autour de sa tournée. J’ai ressenti de la part de Bertrand Cantat un sentiment de malaise. L’émotion était palpable, ravi de retrouver son public, d’être soutenu autant, l’envie de donner, de faire plaisir. Mais c’est difficile de ressentir que son public doit aussi « se battre ». Le mot d’ordre de cette soirée fut la « bienveillance ». Une bienveillance que j’ai ressentie autour de moi, une bienveillance de comprendre, une bienveillance d’être là. Mais également une bienveillance de Bertrand Cantat envers son public. Ce fût riche en émotions. Il y a très peu d’artistes avec un public aussi fidèle et aussi respectueux. C’est une force, et cette force, il doit la conserver le plus longtemps possible.

Quel message souhaiteriez-vous faire passer aujourd’hui ?

Qu’on arrête ce lynchage médiatique autour de lui. Que la justice reprenne sa place dans les tribunaux et qu’on respecte son public. Bertrand Cantat a apporté beaucoup à un certain nombre de personnes dans des moments difficiles de leur vie. Je suis bien placée pour savoir qu’il a un public extraordinaire, intelligent et ce public n’a pas à subir la haine des biens pensants. Bertrand Cantat a apporté beaucoup au rock français, il faudrait effacer tout ça ? Il faudrait le réduire au silence ? Il faudrait oublier que notre pays est celui de la Liberté ? Il faudrait l’interdire de refaire son métier ? La seule chose peut-être qu’il sache faire ou qui le tient en vie, le tout au nom d’une morale ? Non, nous n’en avons pas le droit et c’est au-dessus de mes forces.

Chris Blanchandin – Bertrand Cantat le forum

 

Pétitions :

https://www.change.org/p/drac-de-saint-nazaire-contre-l-ingérence-du-politique-dans-la-culture-droit-à-la-liberté-artistique

https://www.change.org/p/stop-aux-dérives-journalistiques-mise-en-garde-des-dangers-du-tribunal-médiatique

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