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Robi et ses ‘’meufs’’, Katel Ktl à la basse et Annie Langlois à la guitare, étaient sur scène le 16 février sur la scène du Petit Bain dans le cadre du Festival How To Love épisode #3.

Affiche How to love 2017

Le chroniqueur livre ici sans fard (bien que breton d’origine) ce qu’il aura perçu de Robi, mi lettre ouverte à l’artiste (que vous lirez peut-être…), mi live report, Michoko en bouche pour favoriser l’inspiration.

La vie de critique rock n’est pas tous les jours facile. Avant de poser les mots sur le papier, on recherche, on s’informe. On se remémore les conseils avisés du rédac’ chef, ‘’Trouve un angle d’attaque’’, la fameuse entame, gage aléatoire d’un article qui suscitera (peut-être) l’intérêt du lecteur, captera son esprit et lui donnera l’envie de le lire jusqu’au bout.

Parfois, les mots s’enchaînent à haut débit (c’est rare) et la chronique est prête à être publiée après vingt minutes ; soit le temps de cuisson d’un fondant au chocolat dans un four à thermostat 6 (180°C). La plupart du temps, la maturation prend plusieurs jours.

Quand il s’agit de parler de vous, chère Robi, nous serions plutôt dans le second cas. Plutôt sujet au syndrôme de la page trop grisée qu’englué dans celui de la page blanche.

Car oui, il y a tant à dire sur Robi. Exercice d’autant plus difficile que la jeune femme, sous son allure fine et gracile, a de l’épaisseur et de la substance. Une personnalité affirmée, complexe, que l’on aura du mal à ‘’résumer’’ (quel horrible mot la concernant) en 1500 caractères. Exercice pour tout dire impossible.

Inutile de chercher à vous ‘’catégoriser’’ ou vous ‘’confiner’’ (les affreux mots décidément) dans un genre musical.

Ce serait comme tenter de comprendre un tableau de Pierre Alechinsky au premier regard… Prenez ‘’Central Park’’ : les remarques marginales, séries de vignettes peintes en noir & blanc à l’encre de Chine autour de la partie centrale, obligent le spectateur à partager son attention entre l’image centrale et les vignettes ; on ne peut absorber l’information d’un seul coup d’œil, obligé à un va-et-vient entre grand et petit format, couleur et noir/blanc à l’instar de notre monde bien trop complexe pour être compris au premier regard.

ALECHINSKY Central-Park

Eh bien vous comprendre Robi, c’est exactement ça ; une semblable démarche exigeante ; un lent cheminement.

Alors on tentera plutôt de partager des bribes de ce que l’on a perçu de vous, sachant que ce ne sera qu’un effleurement et que l’on passera cette fois encore à côté d’une partie de votre richesse et de votre rareté. Avec le risque d’une vision subjective et parcellaire, peut-être erronée mais toujours sincère, dont vous ne me tiendrez pas rigueur je l’espère.

Vous êtes d’autant plus difficile à cerner que vous êtes en mouvement. Vous êtes en marche, vous avancez. Kinesthésique (par définition, celui ou celle qui aime le mouvement, agir, physiquement actif). Il n’a qu’à voir votre énergie sur la scène du Petit Bain ce jeudi soir.

Rien d’étonnant non plus à ce que vous créiez vos chansons en marchant.

Votre collaboration d’abord technique puis artistique avec Jeff Hallam, le bassiste qui vous accompagne en studio et sur scène depuis trois ans, par ailleurs fidèle compagnon de scène de Dominique A., n’est en rien fortuite elle non plus.

Jeff avoue lui-même construire les mélodies et créer les arrangements et rythmes de basse en marchant dans la rue. Quiconque le voyant jouer sur scène comprendra dans l’instant ce que signifie kinesthésique et habité…

JEFF HALLAM

Tiens parlons-en justement de ce club des artistes ‘’habités’’ dont vous êtes l’une des plus ferventes représentantes. ‘’Habités’’, dans le sens premier du terme, c’est-à-dire ‘’pas tout seuls à l’intérieur d’eux-mêmes’’.

Pas étonnant que des collaborations artistiques se soient produites ces dernières années avec d’autres ‘’habités’’ : Dominique A. , avec qui vous partagez un lien stylistique tout naturel, celui de produire un rock noir et froid basé sur le texte, ou encore Jean-Louis Murat et Arno.

Tentons à présent de décrypter votre univers musical.

Votre musique est basée sur la rythmique de la basse avec la boîte à rythmes et la voix, l’ajout plus récent de claviers (Boris Boublil) apportant un certain liant à l’ensemble.Sans cette basse omniprésente, vos chansons y perdraient en force et en intensité. Un peu comme The Cure sans Simon Gallup, Samson sans cheveux, Superman maquillé avec de la kryptonite.

Le ‘’peu d’arrangements’’ produit un son brut et épuré. Jeff Hallam explique que cela provient d’une racine blues, guitare et voix, ce qui donne un rendu plus sec et plus net. Presque décharné.

Se départir du superflu pour aller à l’essentiel. Un goût pour l’ascétisme. Rock noir et…. bouddhiste ?.

Ce souci de l’épure se retrouve également dans votre écriture. Réduire, décharner, épurer pour sublimer les mots, leur donner tout leur sens et toute leur force.

Une interview de Daniel Darc évoquant le sujet m’avait particulièrement marquée : ‘’J’ai très peu de mots de vocabulaire ; plutôt que d’être un handicap, ça me permet d’aller à l’essentiel. D’être plus brut, percutant’’.

Sûrement le résultat le plus compliqué à atteindre car il est bien plus aisé d’être bavard.

Cette recherche de l’épure se retrouve jusque dans votre nom, vous Chloé Robineau devenue Robi. Idem pour Dominique A. (Dominique Ané), Murat (Jean-Louis Bergheaud) ou Arno (Arnold Charles Ernest Hintjens). Sûrement fortuit tout ça, c’était une réflexion comme ça en passant.

Vos influences musicales sont un mélange de chanson française (Brel, Ferré, Ferrat, Barbara), ‘’prise en intraveineuse depuis la tendre enfance’’ dites-vous et plus tard de groupes tels que The Kills, Portishead, PJ Harvey, John Parish (compositeur et réalisateur de PJ Harvey entre autres), Tricky. Sans oublier le goût pour les rythmiques entêtantes, héritage d’une enfance passée pour partie en Afrique et à La Réunion.

Vos chansons pourraient s’inscrire dans un courant indie pop/new/cold wave minimaliste. Vous nous préciseriez en retour que ce qui compte, c’est de ‘’s’autoriser à n’être que soi, de laisser faire et de voir ce que ça va donner’’. Laisser libre cours. La création dans la dérive maîtrisée et la fluidité.

Tout l’inverse d’une recherche, d’une quête.

Avec une ‘’exigence de la poésie et de la musicalité’’.

Les mots dans vos chansons sont volontairement répétés et les refrains répétitifs, sur le mode de la ‘’psalmodie’’. On y perçoit ce goût de la répétition des mots et des refrains, accentuant le côté obsessionnel et accentué lui-même par l’utilisation de la boîte à rythmes.

En écoutant certaines de vos interviews, j’avais cru percevoir comme une retenue. Comme si vous étiez en gestation. L’impression d’une difficulté à sortir ce que vous avez au plus profond de vos tripes. Je vous croyais en dedans mais je me suis trompé ; vous êtes en phase de croissance, de développement artistique. Vous tâtonnez, vous avancez.

Parmi les quelques mots échangés à la fin du concert, j’ai d’ailleurs retenu ceux-là : ‘’Continuez à écouter la suite’’…

Ce soir au Petit Bain, vous étiez vêtue de noir et de blanc, les couleurs qui vous sied le mieux. Comme l’encre de Chine d’Alechinsky ou l’Outrenoir de Soulages. Toute en nuances. Duale.

Dans ses tableaux, Soulages fait appel à des reliefs, des entailles, des sillons dans la matière noire qui créent à la fois des jeux de lumières et de couleurs. ‘’Ses toiles géantes ne renvoient à rien d’autre qu’elles-mêmes. Une présence physique, tactile, sensuelle et dégageant une formidable énergie contenue. Mais métaphysique aussi, qui force à l’intériorité et à la méditation. Une peinture de matérialité sourde et violente, et, tout à la fois, d’’’immatière’’ changeante et vibrante qui ne cesse de se transformer selon l’angle par lequel on l’aborde’’.

Une description qui pourrait parfaitement s’appliquer à vos chansons.

soulages-outrenoir-peinture-181x243cm

Ce soir au Petit Bain, vous aviez le corps tendu, les cheveux mi-longs (pas de blague capillaire à l’horizon, n’ayez crainte), une énergie brute, les talons claquant le sol (le rythme, toujours le rythme).

Votre mimétisme troublant avec Barbara m’a particulièrement frappé. Oui c’était flagrant.

J’hésite à venir échanger quelques mots avec vous près du bar (où vous vous trouviez près de Jo Wedin & Jean Felzine, Cléa Vincent et Raphaël Léger), quelque peu intimidé et saisi par l’intensité de votre présence dois-je vous l’avouer.

On ne rencontre pas tous les jours une (déjà) grande dame de la chanson française… en marche…

Epilogue : la (très) lente rédaction de cette chronique aura fait deux victimes collatérales : le sachet de Michoko, aussi vide que la mémoire du couple Balkany lors d’une audition devant le juge d’instruction, et le fondant au chocolat, carbonisé après quatre heures éprouvantes passées dans le four à chaleur tournante…

MICHOKO2

Set-list Robi @Petit Bain : Il se noie / Je te tue / Par ta bouche / Ma route / L’éternité / On ne meurt plus d’amour / Les fleurs / Où suis-je ? / Nuit de fête / Devenir fou

Alechinsky

Ah et puis oui aussi, j’oubliais… vous m’avez appris ce soir que les filles préféraient les photos en contre-plongée…

ROBI & I 16.02.2017

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