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Il y a quelques semaines de cela, je ne pensais pas, dois-je vous l’avouer, aller voir Marianne Faithfull en concert au Bataclan le 25 novembre; et puis, tout s’est accéléré ces derniers jours… le regret éternel de ne pas avoir vu sur scène mon panthéon des légendes aujourd’hui disparues : Bowie, Lemmy, Leonard Cohen… et le plaisir de partager une soirée avec mon rédac’chef adoré… ont fini de me convaincre de changer d’avis…

Et de vous livrer avec un plaisir non feint une belle chronique. Oui mais, par où commencer lorsque l’on doit évoquer une légende du rock ? Marianne Faithfull, icône rock, muse stonienne, une carrière de 50 années, une vie de roman, ayant côtoyé les plus grands, de Bowie, en passant par Mick, Keith, Lou Reed, Bob Dylan, Tom Waits,…

Je pris donc le parti pris d’évoquer dans l’ordre de priorité, le parcours très « sexe, drogues et rock’n’roll » de l’égérie sixties du swinging London.

Acte 1 : sexe donc. Et cette rumeur, depuis démentie par Keith Richards, selon laquelle la police anglaise, excédée par les frasques stoniens, avait, lors d’une descente dans la maison de campagne de Keith (située dans le Sussex, cela ne s’invente pas), surpris Mick Jagger en train de déguster une barre Mars que Marianne s’était soi-disant enfilée dans le minou. Rumeur vraisemblablement lancée par la police elle-même, peut-être pour se venger de l’accueil insolite reçu : une Marianne nue dans un manteau de fourrure se payant ouvertement leur tête ! Une anecdote croustillante dont on ne peut douter qu’elle émoustillera jusqu’aux lecteurs de Sablé-sur-Sarthe.

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C’est alors que, m’apprêtant à entamer le large volet n°2 (drogues), je fus soudainement sorti de mon ardeur rédactionnelle par une sonnerie de téléphone avec, à l’autre bout du fil, mon rédac’chef préféré : « Claude, c’est d’une rubrique dont j’ai besoin, non de lubrique ! », me rappelant brutalement à ma déficience auditive prématurée…

Je remisai donc à plus tard mes anecdotes salaces et l’évocation du parcours en trois volets envisagée pour m’atteler à vous retranscrire plus directement le concert.

La salle du Bataclan est comble en ce 25 novembre et debout dès qu’apparaît la londonienne, 69 printemps agités, toute de noire vêtue, mitaine en dentelles (chic), mais visiblement diminuée physiquement, canne à la main, pas totalement remise d’une fracture de la hanche survenue après une mauvaise chute lors de vacances en Grèce en 2014 (c’est bien connu, après la crise grecque, vient la chute).

Un confortable fauteuil est installé, qui lui permettra à intervalles réguliers de s’asseoir, et de mieux visionner les paroles posées sur un pupitre à côté d’elle.

« Pour moi, c’est un concert important, il y a beaucoup de choses dont je dois faire le deuil, à travers la musique et à travers les mots », dit-elle en début de concert, sincèrement heureuse d’avoir été choisie parmi les premiers artistes à se produire après la réouverture du Bataclan le 12 novembre.

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La chanteuse s’est entourée pour l’occasion d’une brochette de musiciens très brillants : Ed « awesome » Harcourt aux claviers (qui nous a gratifié d’une très belle première partie en solo), Rob Ellis à la batterie (membre du groupe de PJ Harvey et producteur-arrangeur de Scott Walker et Placebo entre autres), Robert « fine clothes » McVey à la guitare et enfin l’incroyable Warren Ellis au violon (accompagnant habituellement Nick Cave). Excusez du peu.

Le concert débute enfin par un long instrumental totalement imprévu dû… à la perte des lunettes de Marianne; après cinq bonnes minutes de recherches, les lunettes reviennent enfin sur scène et la chanteuse entame avec « Tower of Song », magnifique chanson autobiographique de Leonard Cohen, dans laquelle le poète canadien raconte que, pour faire don à tous de ses poèmes et de sa voix, il doit s’isoler et s’emprisonner dans sa tour, éloigné des siens et de leur amour (« Je peux te voir, debout sur l’autre berge/je ne sais comment le fleuve devint si large/il fut un temps où je t’aimais/et tous les ponts brûlent qui auraient pu nous rapprocher »).

S’ensuivent « Broken English », de l’album éponyme paru en 1979 et considéré comme le plus important dans la carrière de la chanteuse, puis « As Tears Go By », ballade composée par Richards/Jagger en 1964, dont elle se voit offrir l’interprétation par Andrew Loog Oldham, producteur des Stones de l’époque, et qui lancera sa toute jeune carrière (elle n’a que 17 ans alors).

 « They come at night » écrite d’un trait après la nuit d’horreur du 13 novembre 2015 au Bataclan est évidemment poignante en cet endroit.

Puis Marie-Agnès Gillot, danseuse-étoile de l’Opéra de Paris, dans une robe blanche immaculée, assise sur un tabouret, le dos tourné au public, rejoint son amie anglaise pour une chorégraphie sur le titre « Love More Or Less ». La plastique rare de la danseuse, longs bras musclés, accompagne sublimement par des mouvements saccadés les paroles de la chanson : « North South/East West/Anywhere I choose is best/And there’s nothing to it/I confess/Only love, more or less”.

 L’émotion est perceptible lorqu’elle rend hommage à son ami Martin Stone qui vient de mourir d’un cancer à Paris (« Don’t Go »).

Après une rasade de thé et une brève pause cigarettes, Marianne nous emmène ensuite dans le « coin des junkies » avec le titre « Sister Morphine », réminiscence de son addiction aux drogues dures au tout début des seventies, après sa séparation d’avec Mick Jagger (« Douce cousine Cocaïne, pose ta douce main sur ma tête/(…) tu ferais bien de faire mon lit/Car tu sais et (moi aussi) je sais que dans la matinée je serai mort/Ouais, et tu peux prendre place, ouais et tu pourras contempler tous les draps blancs propres tâchés de sang »). Noir et glaçant.

 S’en vient « Late Victorian Holocaust », chanson écrite par Nick Cave (qui lui aussi, « has some references in that matter »), sur laquelle la voix rauque et sombre de Marianne s’accorde parfaitement. La chanson se fait l’écho du livre de Mike Davis (paru en 2000), récit de périodes de famine et de sécheresse vers 1875-1900 dans la région de Madras en Inde britannique notamment, ayant causé la mort de 30 à 60 millions d’individus, principalement de pauvres ruraux, et qui engage la responsabilité des empires colonialistes européens.

Le concert se clôt par l’incontournable « The ballad of Lucy Jordan », qui décrit le désenchantement et la détérioration mentale d’une femme au foyer.

La salle en émoi offre une standing ovation au band pendant de très longues minutes puis accompagne du regard et de claquements de mains ininterrompus le retour de la Lady backstage.

Elégance, raffinement, humour et esprit libre… les lampions se rallument… So long Marianne….

Claude Le Flohic

Discographie récente :

« Give my love to London » (2014). “No Exit” (Live) (2016)

 

 

 

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