Wizkid, Burna Boy, Tems : savez-vous que derrière ces étoiles montantes nigérianes se cache un héritage commun ? Car oui, ces artistes représentent la nouvelle école d’un genre musical qui a bouleversé l’Afrique de l’Ouest au milieu des années 70 : L’Afrobeat. Ce genre particulièrement engagé a été fondé par Fela Kuti, véritable symbole de rébellion contre la corruption.

« Zombie » que vous évoque ce terme ? Pour Fela Kuti, il fait écho au chaos des années 70 dans lequel est plongé son pays. Le Nigéria indépendant sort de la guerre du Biafra et se retrouve désormais sous la convoitise des plus grands exportateurs de pétrole. Le « Zombie » pour lui, c’est ce robot-soldat qui obéit aveuglément à l’élite corrompue. Ce terme sera le titre de son morceau coup de tonnerre sorti en 1976, il annonce le chemin hautement provocateur et antimilitariste que Fela Kuti suivra jusqu’à sa mort.

Un corps torse nu aux muscles raidis, cigarette au bout des doigts : dans une mi-transe mi-nonchalance, Fela Kuti domine le monde sur scène. Que ce soit derrière un orgue électronique, un saxophone ou lorsqu’il fait face à la foule les poings dressés vers le ciel, la star nigériane parle au peuple. Cette aura de leader qui irradie de sa silhouette désarticulée captive un peuple fatigué des conflits politiques et de la dictature oppressante. Les armes de Kuti contre l’État Nigérian, ce sont ses critiques incisives portées haut par une orchestration enflammée. La puissance des cuivres à l’unisson, les échos des choristes, une ligne de percussion et de basse qui se répète inlassablement permettent aux solos improvisés de s’enchaîner dans une unité quasi spirituelle.

Initié tôt au piano par son père, Kuti décide dès ses 20 ans de partir étudier le jazz de Miles Davis et Louis Armstrong à Londres. Ce dernier aura une carrière florissante en solo mais également avec ses deux groupes : Africa 70’ puis Egypt 80’, associant son talent singulier à celui de musiciens de génie comme le batteur Tony Allen. Son cocktail musical associe à la fois un jazz-funk occidental, aux styles highlife et ju-ju africains : ce groove hypnotique est inédit, l’Afrobeat trace ses contours.

Sa veine contestataire, il la tient de son père pasteur et de sa mère activiste. Mais c’est véritablement en 1969, après une tournée aux États-Unis que Fela Kuti trouve son message politique : l’émancipation des Africains. Une véritable révélation se produit en lui lorsqu’il découvre la lutte pour les droits civiques des Black Panthers et les idées de Malcom X.

La langue choisie par le roi de l’Afrobeat c’est le Pidgin anglais, un créole parlé par la majorité du Nigéria. Entre 1970 et 1978, il créera même sa micro-nation utopique pour narguer les autorités. C’est la République de Kalakuta, son fief familial et musical à Lagos qui ouvre ses portes à tous. Ainsi, une véritable communauté se dessine autour de celui qu’on appelle le « Black Président ». Mais cette fois, il perdra : le sanctuaire Kuti sera détruit, les enregistrements studio brulés et la mère de Kuti défenestrée par l’armée.

Il est incarcéré, maltraité et censuré tout au long de sa carrière, pour ses propos satiriques mais aussi pour la drogue et les détournements de mineures (notamment auprès de ses 27 épouses choristes et danseuses). En réponse : Fela Kuti écrit des morceaux de plus en plus longs (28 minutes pour le morceau « Beasts of no nation » par exemple) et de plus en plus critiques, risquant sa vie à chaque passage sur scène.

Inépuisable, le roi de l’Afrobeat se projetait même aux élections présidentielles, mais c’est la mort qui l’en empêchera : le 2 août 1997, alors âgé de 58 ans, Fela Kuti décède des suites du sida. Le deuil est national mais l’héritage de l’icône nigériane brisera les frontières, les styles et les générations.

Olivia Germaneau

 

 

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