L’édition 2036 de Rock en Seine restera dans les mémoires. Enfin… dans les mémoires biologiques, les autres pouvant s’effacer en un éclair.
- Jeudi 28/08/ 2036, hot mais comme d’hab’
45.7 °C à l’ombre, ce qui ne pose aucun problème puisque les derniers arbres du domaine de Saint-Cloud (Grand incendie de Paname 2029-2031) ont été remplacés par des mâts 6G Patriot™ alimentant les bracelets citoyens. Les festivaliers, emmitouflés dans leurs combinaisons anti-UV réglementaires, forment un camaïeu de couleurs vives.
Depuis le décret gouvernemental de juin 2032, chacun doit présenter son Permis Social, document certifiant un comportement civique irréprochable sur les réseaux et… dans la vraie vie. Trois sarcasmes sur X ou deux mauvaises notes laissées à un Service de l’Etat Bleu suffisent à perdre des points et à être réorienté vers des journées de STO (Salutaire Travail Organisé) à désamianter des composants électroniques.
Le billet coûte 249,25 euros par jour. Une excellente affaire, comme le rappelle la publicité diffusée toutes les huit minutes.
Cette année, les partenaires officiels sont MDBA, Thalès, Bayer… et, pour une raison que personne n’a réussi à expliquer, la SPA-Croix rouge. Une pétition de traders a rassemblé 5000 signatures pour s’y opposer mais cela fut inutile (comme toutes les pétitions, d’ailleurs !).
Le stand orange et blindé de la SPA-Croix Rouge propose d’ailleurs d’adopter un chien robotisé abandonné par son précédent propriétaire, après une panne logicielle affective. Mais la remise à niveau est gratuite.
Depuis l’installation durable du gouvernement RN au printemps 2027, le pays s’est habitué aux contrôles. L’entrée du festival ne fait pas exception : cinq fouilles successives, un scanner thermique, une analyse ADN express, un contrôle émotionnel, puis une vérification que votre crème solaire est bien homologuée par le sponsor Monsanto.
Les concerts, eux se passent très correctement.
- Vendredi, 29/08/2036 l’orage éclate.
Pas un simple orage : une démonstration climatique sponsorisée par Areva. Les éclairs frappent la grande roue, deux food trucks végan et un influenceur spécialisé dans le survivalisme qui filmait le tout. Les réseaux saluent son sens du timing.
Le souvenir brûlant de la guerre éclair opposant quelques années plus tôt la Russie à l’alliance franco-britannique revient brièvement dans les conversations suite à l’explosion d’un ampli pendant le set d’un violoniste serbe sur la scène Batteries Shangai. Personne n’insiste. Le violoniste est discrètement évacué et sera intégré à une tondeuse IA.
L’Iran, lui, n’est plus évoqué que dans les livres d’histoire officielle mais entre guillemets pour ne pas vexer les brigades Woke and Woll. Quatre frappes nucléaires américaines plus une centrale atomique qui avait décidé de fondre avec un enthousiasme remarquable… le pays avait disparu des cartes interactives plus vite qu’une glace fond au soleil estival de la Saint-Cloud Coca Cola Arena.
- Samedi 30/08/2036, oldies but goldies !
47 °C à nouveau, la moyenne basse pour un mois d’été !
La tête d’affiche est toujours The Cure.
Robert Smith, désormais constitué à 53 % de composants synthétiques homologués, chante Pictures of You avec une justesse parfaite, ce qui inquiète profondément les fans. À plusieurs reprises, il demande un redémarrage système entre deux morceaux. Son mascara résiste à tout.
L’émotion revient avec le concert d’OASIB.SLUR.ai, intelligence artificielle entraînée pendant huit ans sur les discographies complètes des deux groupes. Les hologrammes de Liam Gallagher et Damon Albarn passent leur temps à s’insulter en cockney avant d’interpréter des chansons des Beatles. Le public applaudit, et les bracelets citoyens enregistrent le niveau d’enthousiasme.
Puis arrivent Zion Marley et Leon Strummer, respectivement petit-fils de Bob Marley et de Joe Strummer. Leur concept est audacieux : reprendre Joy Division dans un style reggae-punk avant d’enchaîner sur Les Bêtises d’Henri Dès en version dub militant. Les fans jubilent et achètent directement sur Pleezer des morceaux temporaires à écouter 1 fois et pis c’est tout.
Entre deux concerts se produisent les groupes robots que chacun aime détester.
The Algorithmic Tantrums, spécialistes du post-punk binaire.
Servo Funeral Club, pionniers du doom électromagnétique.
Les Transistors Heureux, qui jouent une variété cybernétique érotico-germanique.
Les paroles faciles à comprendre sont systématiquement sous-titrées en français simplifié -depuis que l’école n’est plus obligatoire, c’est indispensable-
- Dimanche 31 /08/2036, un orage de grêle transforme le festival en partie géante de flipper humain.
Les festivaliers lèvent stoïquement leur verre de bière tiède au houblon transgénique ou leur traditionnel Mezcal Spritz enrichi en électrolytes EPO. Les boissons sont excellentes, même si leurs notices d’effets secondaires prennent au moins 3 pages A3, Times New Roman, police 8.
Les concerts se passent très bien, mais on ne se souvient plus de qui jouait.
À 22 h 30 précises, le couvre-feu entre en vigueur. Rien de grave.
Depuis que les essaims de Grodrones malveillants venus de l’Est sont devenus impossibles à neutraliser, Paris en reçoit chaque soir environ 2 540. Les autorités bleues se veulent rassurantes : seuls 0.1 % atteignent effectivement leur cible aléatoire. Les statistiques restent donc, selon le ministère de l’Optimisme Public, « extrêmement encourageantes ». Mais les mutuelles ne remboursent pas les dégâts et accidents (il ne faut pas abuser !).
Hilare et un peu ivre, l’envoyé spécial de Songazine.fr couvre l’événement avec professionnalisme. Ses articles holographiques peuvent être téléchargés directement par voie intraveineuse après le visionnage obligatoire de trois publicités pour des traitements de dopage parfaitement légaux, recommandés pour améliorer la productivité, la créativité et la capacité à supporter 250 jours par an de climat subtropical.
En repartant, chacun reçoit en surimpression rétinienne persistante une notification officielle : Merci d’avoir vécu une expérience libre, authentique et spontanée. Votre indice de bonheur a progressé de 4,7 % ceci sera inscrit dans votre Permis Social. Toute contestation de ce résultat est passible d’une amende de 750 euros.
La plupart des festivaliers sourient. Leur scanner émotionnel confirme d’ailleurs que ce sourire est sincère.
Vivement 2037 ! (sauf si les Russes attaquent à nouveau, et il paraît que le Mur Varsovie- Mulhouse- Turin commence à se lézarder !)






