L’été est chaud. Ce sont les vacances. Le hamac me berce, et j’hésite encore entre une plage et une virée dans un fest-noz. En ce 12 août, la chaleur ne faiblit pas. Je décide de jeter un œil à Facebook, qui semble, lui aussi, s’être mis en mode vacances : le rosé coule à flot dans les publications et les stories, les festivals s’enchaînent, les sourires éclatent. De la joie, de la vie. Allez-y, profitez, les copains ! Vivez ! À la vôtre !

Et puis, bizarrement, mon index s’arrête sur la publication d’un auteur : Laurent Kasprowicz. Je tombe sur un commentaire particulièrement violent, prononcé sous couvert de jugement scientifique. Je poursuis ma lecture. D’autres attaques, tout aussi brutales, viennent heurter la sensibilité de mon hamac.

Quelques clics suffisent pour vérifier le profil du monsieur. Force est de constater qu’il est tout sauf un charlot ou un charlatan. L’auteur de Des coups de fil de l’au-delà ? — vous noterez le point d’interrogation — est chercheur, docteur en sociologie, auteur d’une thèse sur le cinéma et enseignant. Bref : aucun signal d’alarme. Le cerveau a l’air bien oxygéné.
Et pourtant, cet homme se fait démonter comme une étagère IKEA en promotion !

Le livre étudie 60 cas d’appels attribués à des défunts, dont 30 témoignages inédits recueillis depuis 2015. L’auteur en présente 24 cas francophones dans l’ouvrage, en parallèle de la littérature anglo‑saxonne.

Trois hypothèses sont testées :

  • Contact de défunts : cohérent dans de nombreux cas, mais insuffisant pour expliquer certaines anomalies (téléphones éteints, messages qui s’effacent, synchronicités).

  • Poltergeist psychologique : phénomène co‑créé par un vivant en tension (références à Rosenheim, La Machine, Arcachon).

  • Force archétypale type trickster : dynamique autonome liée à l’inconscient collectif.

La conclusion propose que la réalité pourrait avoir une dimension onirique, rendant ces phénomènes fuyants et difficiles à saisir.

Mais alors, où est le souci ? Certes, la maison d’édition Trédaniel est spécialisée dans l’ésotérisme, ce qui suffit parfois à éveiller les soupçons d’ésotérisme de caniveau.
Mais pourquoi tant de dénigrement ? L’auteur aurait-il parlé du beurre doux ,le vrai beurre ? Aurait-il prétendu que le Mont-Saint-Michel se trouve finalement en Normandie ? Ou affirmé que « chocolatine » est un terme plus approprié que « pain au chocolat » ?

Non. C’est simplement un livre sur la communication téléphonique entre les morts et les vivants  ou, du moins, sur les témoignages et les phénomènes qui lui sont associés. Un sujet nourri de récits français, même si les références anglo-saxonnes y sont nombreuses, parce que même si cette enquête est inédite en France, depuis les années 60 les americains ont documentés le sujet.

Alors, pourquoi ce sujet m’interpelle-t-il, du fond de mon hamac ? Parce que je suis un enfant de X-Files, cette série qui a bercé mon adolescence troublée par le paranormal. Le thème me frappe en plein visage : chez nos amis yankees, il avait déjà été abordé, par le prisme du fantastique.

Après vérification, je retrouve, dans la saison 5 diffusée en 1997, l’épisode « Christmas Carol ». Dana Scully, agente pragmatique et cartésienne qui ne croit pas aux phénomènes surnaturels, est contactée par téléphone par quelqu’un qui est mort. Elle croit reconnaître la voix de sa sœur décédée.

Plus tard, dans un épisode beaucoup plus macabre de la saison 7, en crossover avec la série Millennium absolument incroyable de noirceur, et pourtant si avant-gardiste sur bien des sujets , un téléphone portable est placé dans le cercueil d’un mort. Quelques jours après l’enterrement, l’appareil sonne. L’homme qui l’avait déposé revient alors avec une pelle et déterre la tombe.

Mulder et Scully enquêtent et découvrent un phénomène lié à des pratiques de nécromancie


D’aussi loin que je me souvienne, dès mon adolescence, la série X-Files mêlait la science et la fiction  ou, du moins, la fiction entrait dans la science. Ils avaient tout compris
Je reviendrai en fin d’année sur un dossier sur le cinéma et les séries Télés qui ont l’air d’être très bien informées .

REVENONS A NOS MOUTONS, CAR QUI VOLE UN BOEUF, EN Y METTANT LA CHARRUE AVANT,  EST TRES FORT, TANT VA LA CRUCHE A L’EAU

Alors oui ok mon ptit gars, c’est du ciné c’est pas vrai…
Bah si en fait c’est réel, c’est ce que nous dit l’auteur Laurent Kasprowicz

Et si… et si le monde des morts et celui des vivants ne formaient qu’une seule réalité ?

Et si les morts parlaient aux vivants de plusieurs façons  que ce soit par les médiums, qui transmettent des messages (le terme « médium » signifie bien « média », donc moyen de communication), par les phénomènes naturels ou par les prières ?
Ne sont-ce pas là aussi des moyens de communiquer avec les morts ?

Ce n’est d’ailleurs pas le phénomène en lui-même qui intéresse à proprement parler, même s’il fascine tout autant que le phénomène ovni.
Ce qui intéresse, c’est surtout le fait que des gens très sérieux  et c’est ce dont nous allons parler aujourd’hui , des chercheurs, des enseignants, avec un pedigree long comme le bras et des thèses en veux-tu en voilà, puissent s’intéresser à des phénomènes qui sont un peu en marge de notre réalité de vivants.


C’est cela qui est incroyable voire paranormale : comment peut-on aujourd’hui douter du sérieux de ces personnes ? Pourquoi la science se cantonne-t-elle à des choses que notre réalité connaît déjà ? Comment est-il possible qu’elle n’avance pas davantage sur des questions qui relèvent de l’irrationnel, pour justement le rationaliser sans qu’on le renvoie aussitôt à la psychiatrie ou aux contes et légendes ?
 Non pas que ces derniers n’aient aucune réalité en eux-mêmes, mais il y a toujours un fond de vérité, un fond de vécu. C’est pour cela que les sorcières, les lutins et les monstres ne surgissent jamais dans ces histoires complètement par hasard : il y a toujours un point de départ, une imagination.
Et c’est bien là le sujet : tous ces gens autour de nous ont perdu cette capacité à conjuguer imagination et sérieux.

Les morts passeraient des coups de fil aux vivants.

Si cette phrase ne vous a pas fait sursauter ou sourire, sachez que l’auteur, lui, n’a pas écrit ce livre pour plaisanter ni pour se moquer du phénomène, mais bien pour le documenter, l’expliquer et formuler des hypothèses, comme tout bon scientifique.
Il adopte la bonne attitude : rester précis factuel et s’en tenir à l’aspect naturel et étonnant des choses.
Sans jugement

Et cette rigueur n’a rien d’un exercice de style : l’auteur n’a pas écrit ce livre parce que le sujet lui serait passé par la tête un dimanche matin, en mangeant un croissant.
Il l’a écrit parce qu’il a été directement confronté au phénomène : des coups de fil répétés, sans personne au bout du fil.
Et, évidemment, vous comprendrez la démarche scientifique du personnage en lisant le livre : il s’est bien sûr renseigné pour vérifier qu’il ne s’agissait pas d’un canular, et l’opérateur n’a jamais retrouvé la trace d’un quelconque appel…..
Autrement dit, ce sont de véritables appels fantômes. La particularité de tout cela, c’est que ces appels téléphoniques surviennent plus ou moins dans des contextes où la personne concernée est bouleversée par la perte d’un être cher  animal, cousin, membre de la famille ou ami  et où le moyen de communication permet évidemment de conserver des traces écrites ou des enregistrements ; mais, malheureusement, ceux-ci s’effacent parfois.


C’est pour cela que le phénomène est difficilement cernable, comme tous les phénomènes liés à « l’autre côté » : pour la bonne et simple raison que le problème serait lié à une intelligence.
Si le phénomène ne peut pas être reproduit, il ne s’agit donc pas d’un phénomène scientifique au sens strict.
Mais, à partir du moment où il est produit par une intelligence, comment est-ce possible ? Là est toute la question.

Le livre en lui-même est très bien fait, divisé en trois parties, et il répond tout à fait à la question posée : est-ce que les morts, les personnes décédées, envoient des coups de fil, voire parfois des textos, depuis l’au-delà, pour se manifester et rassurer un peu les vivants sur leur sort ? Tout le livre est construit de façon argumentée, avec des hypothèses qui tiennent la route  d’autres un peu moins , et toutes les sources sont citées.
C’est un véritable travail de titan, mais c’est aussi et surtout un travail méticuleux, détaillé, qui va bien au-delà de la fable, du on-dit ou du racontar.


Enfin quelqu’un qui a pris le temps de s’y consacrer  et qui plus est un Français, puisque le phénomène a déjà été largement documenté par nos amis anglo-saxons, même si, parmi tous les phénomènes concernant l’au-delà, ces expériences d’appels téléphoniques ne figurent pas dans le top 10 des histoires de fantômes, le poltergeist, la maison hantée ou la possession sont beaucoup plus impressionnants et moins « incongrus »

 

 Le cas français est donc lui aussi documenté, avec quelques petites anecdotes que je ne vais pas dévoiler ici. Sachez toutefois que le livre est extrêmement bien documenté : on le lit comme une enquête policière, une très vaste enquête faite d’anecdotes toutes plus incroyables les unes que les autres, mais qui reposent sur des hypothèses qui se tiennent vraiment, avec une écriture très rigoureuse et, surtout, sans que l’émotion n’intervienne à aucun moment.

C’est peut-être d’ailleurs ce qu’on peut lui reprocher : le côté « chercheur scientifique » est-il justement un peu problématique pour ce genre de sujet ? Ne faudrait-il pas traiter un sujet extraordinaire de manière extraordinaire ? Autre limite, à mon sens : le livre n’a pas étendu son champ aux lectures religieuses  la religion catholique explique très bien, par exemple, ce qui se passe dans l’au-delà.


Est-ce que, comme dans L’Odyssée de Christopher Nolan, où la magie s’opère sans problème dans le quotidien d’Ulysse, et même si tout n’y est que symbolique, la magie ne s’insère pas très bien dans le quotidien, sans autre forme d’extraordinaire ? Peut-être avons-nous, dans notre société matérialiste, oublié comment se déroulent les cérémonies au cours desquelles nous devons aider les morts  ou plutôt les vivants qui meurent à rejoindre le monde des morts.


Peut-être avons-nous, dans les sociétés occidentales, balayé toutes ces « supercheries », entre guillemets, afin de rester bien confortablement dans nos certitudes.

C’est d’ailleurs avec une certaine appréhension que j’écris cette chronique puisque, comme la dernière fois avec mon sujet sur les ovnis et le fameux livre de monsieur Elizondo, ainsi qu’avec mon sujet sur les ovnis avec monsieur Luc Dini, qui m’avait valu des moqueries, eh bien, dernièrement, il faut le signaler, beaucoup de gens m’ont appelé pour essayer de comprendre et de savoir ce que j’en pensais, puisque, visiblement, j’avais l’air d’en connaître un rayon….
Et il est vrai que ces phénomènes passionnent le grand public depuis très longtemps.

Ce livre est passionnant ; je ne saurais trop vous le conseiller. Il est extrêmement bien écrit et bien construit.
C’est tout sauf un roman de gare : c’est une enquête passionnante et courte, que vous pouvez lire assez rapidement. Je dirais également que les hypothèses mises en avant sont très bien développées. C’est  du très bon travail
Du fond de mon hamac, le vent me berce soudain, un souffle frais et enveloppant, je ferme les yeux un instant, exprimant une gratitude céleste pour ces vacances, quand le téléphone sonna, étrange synchronicité, rien de paranormal cependant, au bout du fil une proposition pour me vendre des panneaux solaires, à un prix que moins cher c’est du pain.
Dure réalité !

https://www.editions-tredaniel.com/laurent-kasprowicz-auteur-5454.html

@pyofficiel

ET VOICI L’ENTRETIEN JE REMERCIE L’AUTEUR D’AVOIR EU LE TEMPS DE REPONDRE A MES QUESTIONS (NOMBREUSES…)

UNE INTERVIEW QUI J’OSE ESPERER PUISSE DONNER ENVIE DE CONSIDERER LA SCIENCE COMME ECLAIRANTE ET QUE TOUS LES SUJETS PUISSENT ETRE TRAITES AVEC OUVERTURE SANS JUGEMENTS.
JUSTE DES FAITS RIEN QUE DES FAITS

Entretien avec Laurent Kasprowicz

L’expérience intime : avant l’enquête

Avant d’être confronté aux phénomènes décrits dans votre livre, quelle place le paranormal, la mort ou l’invisible occupaient-ils dans votre vie ?

Réponse : Le paranormal n’occupait aucune place dans ma vie, je m’y intéressais vaguement comme tout le monde. Rappel : la première expérience étrange a eu lieu en mai 2003 puis, celle plus centrale avec les téléphones a eu lieu en septembre 2004.

Vous souvenez-vous de votre toute première réaction lors de cet appel : peur, incrédulité, espoir, besoin immédiat de comprendre ?

Réponse : Au début, fin septembre 2004, il s’agissait d’appels sur le téléphone fixe, incessants, jour et nuit et sans personne au bout de la ligne. Nous sommes quelques jours après le décès de ma chienne. On pensait à un problème de harcèlement. C’est pour cette raison que j’ai pensé à enregistrer avec mon magnétophone. Je voulais simplement pouvoir aller dénoncer, avec cet enregistrement, un possible harcèlement à la police…

À cet instant, qu’est-ce qui a parlé en premier en vous : l’homme touché personnellement ou le chercheur habitué à vérifier les faits ?

Réponse : Les deux, en fait. Les deux, et simultanément. Dans mon enregistrement que j’écoute encore parfois, on peut m’entendre en train de faire le récit de tous les faits et en train de réfléchir à ce qui se passe.

Dans quelle mesure cette expérience a-t-elle bouleversé votre perception du monde sensible et de ce que nous appelons communément « la réalité » ?

Réponse : Ces phénomènes remettent en question la nature de notre réalité, et cela, je l’ai compris dès le moment où j’ai vécu le phénomène — c’est même ma principale certitude. Dans ma propre expérience, par exemple, tout a commencé par une synchronicité : une coïncidence d’un texto reçu la veille du déclenchement des phénomènes sur le téléphone fixe. Je la raconte dans mon livre[1]. Cette drôle de coïncidence interroge déjà. Ensuite, lorsque le phénomène appelait, il n’y avait parfois rien au bout du fil ; je raccrochais, et ça sonnait déjà de nouveau, à peine le combiné raccroché, ce qui était impossible. Ensuite, des messages se déposaient sur le répondeur vocal — à cassette, à l’époque — alors même que j’étais en communication, ce qui était également impossible. Le phénomène appelait, j’étais donc en ligne avec lui, il y avait un silence au bout du fil, et en même temps, le répondeur enregistrait un message. Plusieurs choses donc très, très bizarres se sont accumulées jusqu’à cette conversation de 8 minutes en tout..

La question « Pourquoi moi ? » s’est-elle imposée à vous ? Si oui, quelle réponse lui donnez-vous aujourd’hui avec du recul ?

Réponse : Pour être honnête, la question « pourquoi moi ? » est venue plus tard mais avec le temps elle est devenue essentielle et elle part d’un constat simple : il y a des gens qui vivent des tragédies bien plus intenses, bien plus fortes, bien plus cruelles que ce que moi j’avais vécu, et qui pourtant ne vivent pas ce genre de phénomène. La réponse à cette question, je ne l’ai toujours pas.

Le deuil, l’émotion et le besoin de sens

Ces appels surviennent souvent dans un contexte de perte. Que cherchent d’abord les personnes qui témoignent : une preuve, un signe, un apaisement ou simplement la possibilité d’être écoutées sans être jugées ?

Réponse : Les personnes qui témoignent le font anonymement. Elles le font à la fois parce qu’elles ont besoin d’en parler, pour essayer de comprendre ce qu’elles ont vécu et pour avoir l’avis d’un chercheur qui a déjà recueilli beaucoup de témoignages. Malheureusement, je ne leur apporte pas forcément la réponse qu’elles souhaitent entendre, puisqu’en tant que chercheur je n’ai pas les réponses à toutes les questions. Je précise aussi que le phénomène ne se déclenche pas seulement dans les moments de deuil : il peut survenir des années après un décès, et il peut même parfois concerner une personne qui ne nous est pas proche, mais qui est le proche d’un ami, d’un voisin, etc. Le deuil et la proximité ne sont donc pas des éléments essentiels et indispensables pour que le phénomène survienne.

Comment accueille-t-on la parole d’une personne endeuillée sans renforcer artificiellement son espoir, mais sans nier non plus la force de ce qu’elle a vécu ?

Réponse : Je reçois rarement des contacts de personnes tout juste endeuillées. Heureusement, je n’ai donc pas vraiment à faire face à ce genre de problème. Dans tous les cas, en tant que chercheur, je n’ai pas les réponses, et il ne me viendrait pas à l’esprit d’affirmer que l’explication est celle-ci plutôt qu’une autre. Je n’ai que des hypothèses… Je pense que tout est ouvert, au point où on en est…. La seule chose que je dis, que je réaffirme, c’est que notre réalité n’est pas ce que l’on croit.

Avez-vous rencontré des témoins qui n’osaient en parler à personne, par peur du ridicule ou d’être considérés comme fragiles ? Que produit ce silence sur eux ?

Réponse : Non, les personnes, certes, n’en parlent pas trop autour d’elles, mais elles sont contentes d’en parler avec moi, par exemple, ou avec des personnes de confiance, là où elles savent qu’elles ne seront pas jugées.

Parmi tous les témoignages recueillis, lequel vous a le plus touché humainement, indépendamment de sa valeur de preuve ?

Réponse : Tous les témoignages sont touchants, voire même parfois un peu drôles, ou plus étranges qu’étranges. Il n’y a pas vraiment de cas qui m’ait le plus marqué, si ce n’est le mien. Par contre, je suis très touché, moi, par l’étrangeté l’étrangeté de certains cas. J’ai envie de dire que, parfois, la très très haute étrangeté est une signature du phénomène. Nous sommes quelques chercheurs à comprendre exactement ce que j’entends par là.

Votre enquête a-t-elle changé votre propre manière de vivre l’absence, de penser aux disparus ?

Réponse : Non, pas vraiment. Vivre un deuil est toujours aussi difficile. Malheureusement, ce que j’ai vécu dans ce domaine et ma recherche ne m’ont pas rassuré sur ce qui se passe après la mort.

Enquêter sans effacer l’humain

À quel moment avez-vous décidé que votre expérience personnelle devait devenir une enquête partageable avec d’autres ?

Réponse : Il se trouve que j’ai un doctorat en sociologie et que je suis capable donc de mener une recherche et d’écrire un livre. Et comme j’ai vécu ce phénomène et que celui-ci n’a jamais vraiment été traité dans un seul livre en France, j’ai pensé que c’était peut-être à moi de le faire. Je l’ai fait parce que je pensais que c’était mon devoir. Et c’est tout. On paie cher, cependant, le fait de réfléchir sur ces sujets publiquement, et encore plus de révéler qu’on a vécu ce genre de phénomène, malheureusement. J’estime n’avoir rien gagné du tout dans le fait de travailler.

À quel moment le chercheur en vous a-t-il pris le dessus sur la personne endeuillée ou troublée ? Et avez-vous parfois regretté cette mise à distance ?

Réponse : Très vite, en fait, le chercheur a voulu comprendre. D’ailleurs, j’avais lu très tôt le livre de Scott Rogo et Raymond Bayless, le livre américain intitulé « Phone Calls from The Dead »[2]. J’ai adoré ce livre. Cela reste mon préféré en parapsychologie. Rien que la couverture est mythique… Et en 2012, quand le livre anglais de Callum Cooper[3] est sorti, pareil, je l’ai lu ! Mais c’est en 2015 que, vraiment, le chercheur a pris le dessus. Depuis cette date, il ne m’est d’ailleurs plus rien arrivé que je pourrais qualifier d’étrange ou de paranormal malgré d’autres deuils.

Comment avez-vous vérifié la fiabilité des témoignages rapportés ? Quels critères conduisaient à écarter un récit de votre corpus ?

Réponse : Il faut savoir que le phénomène présente quelques caractéristiques très précises que le grand public ne connaissait pas au moment où j’ai fait l’essentiel de ma recherche en France, et que seuls quelques chercheurs connaissent de par le monde. Donc, quand un témoin me mentionne une de ces caractéristiques très précises, on a quand même une forte probabilité qu’il ne raconte pas de bêtises. De même, il y a parfois des témoins qui ont pu me confirmer ce qu’il en était. Ensuite, j’ai eu quelques enregistrements qui m’ont été transmis. Enfin, il faut savoir que les témoins n’ont absolument rien à gagner à raconter quelque chose de la sorte et de manière anonyme qui plus est. Enfin, je faisais généralement deux interviews — une par écrit et une autre au téléphone — pour vérifier que les personnes me faisaient bien un récit identique.

La rigueur scientifique protège-t-elle de l’émotion, ou peut-elle parfois appauvrir la compréhension d’une expérience profondément humaine ?

Réponse : Vous savez, les témoignages que je recueille de vive voix, même si je suis humain, ne perturbent pas outre mesure ma propre rationalité ou ma propre prudence. Je ne suis pas facilement ému par des témoignages. Même si j’ai de l’empathie, je sais quand même rester à distance et analyser les faits et à en vérifier la cohérence.

Ce que le phénomène donne à penser

Après cette étude, pouvez-vous dégager un schéma récurrent « patern » : le moment de la journée, l’état émotionnel du destinataire, le lien avec le défunt ou la nature du message ?

Réponse : Ce serait très difficile de vraiment définir un pattern ou un profil type de l’appel, etc. Vraiment, c’est très difficile, très réducteur. C’est un phénomène qui peut se produire une seconde, une heure, un jour, un mois, dix ans, vingt ans après un décès, et qui peut concerner même une personne que l’on connaissait vaguement seulement — on ne peut donc plus parler de deuil ou quoi que ce soit. Totalement spontané et non provocable, c’est un phénomène qui, parfois, tend à rassurer les vivants, qui tend aussi à aider ; on a quelquefois des cas d’aide concrète. C’est un phénomène qui surprend toujours par sa très forte étrangeté, et qui peut être très déroutant dans sa manière de se présenter. Il n’y a pas que des coups de fil ou des appels : il peut y avoir parfois des textos, aussi bizarre que cela puisse paraître, ou bien des images envoyées sur les téléphones portables, ou bien des appels en absence impossibles. Bref, il y a tout un tas de caractéristiques très, très étranges, et il est donc très difficile et très réducteur de dresser un pattern.

Qu’est-ce qui vous paraît le plus difficile à concevoir : qu’une forme de conscience subsiste après la mort, ou qu’elle puisse utiliser un objet aussi banal que le téléphone ?

Réponse : La simple existence de ce phénomène est déjà impossible à concevoir, et pourtant. Tant qu’on n’aura pas défini notre réalité, on ne pourra pas savoir ce qui génère le phénomène. Or le véritable problème, je le répète, c’est la question de la nature de notre réalité. La question de l’après-vie deviens presque subsidiaire, secondaire. Je sais que, quand on traverse un deuil, ce n’est pas trop ce qu’on a envie d’entendre, et pourtant ma recherche nous dit que c’est notre réalité, déjà, qui bug…

Vous évoquez la figure du « trickster », cette intelligence déroutante qui semble jouer avec nos attentes. Avez-vous parfois ressenti une dimension cruelle ou manipulatrice dans le phénomène ?

Réponse : Je n’exclus pas, effectivement, une dimension manipulatrice derrière le phénomène. Mais si on se réfère vraiment au mythe du Trickster tel que les anthropologues l’ont rencontré dans les contes et les légendes, on se rend compte qu’il est tout le temps dans l’ambiguïté. C’est-à-dire qu’il peut dire la vérité sur le fond et faire n’importe quoi sur la forme, ou l’inverse. Donc, même s’il y a manipulation, on ne sait pas où commence et où s’arrête la manipulation. En d’autres termes, il peut y avoir manipulation et, en même temps, une vérité dite par le phénomène même si on suit l’hypothèse du trickster.

Le fait que les traces techniques soient souvent incomplètes ou disparaissent vous conduit-il plutôt au doute, ou fait-il partie, selon vous, de la nature même du phénomène ?

Réponse : Le fait que des traces techniques, matérielles — des enregistrements plutôt — s’effacent avec le phénomène n’est pas nouveau. C’est déjà mentionné par des chercheurs, notamment par Callum Cooper, le chercheur anglais. C’est une caractéristique propre au phénomène, et j’ai personnellement très peu de doute sur la véracité de ce qui est dit par les témoins lorsqu’ils disent qu’un message vocal ou bien un texto s’est effacé après consultation. C’est typique du Trickster, d’ailleurs, que d’effacer ses traces : Hermès, par exemple, un des premiers tricksters de nos contes et légendes, avait effacé les traces du troupeau de bœufs qu’il avait volé à son frère Apollon.

Vous abordez peu les lectures religieuses. Était-ce un choix méthodologique, la crainte de quitter le terrain de l’enquête, ou le souhait de laisser chaque lecteur libre de son interprétation ?

Réponse : Il faut rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. En d’autres termes, chacun son domaine. En tout cas, pour le chercheur que je suis, il n’a jamais été question de mélanger les genres…

Les traditions religieuses ou spirituelles peuvent-elles apporter un langage humain là où la science ne dispose pas encore d’outils suffisants ?

Réponse : D’après ma recherche, le seul élément, peut-être, que les religions, notamment monothéistes, amènent et qui peut être réutilisé — et encore, il faudrait vérifier les définitions données par les uns et par les autres — c’est le mot « âme ». Parce que parfois le phénomène semble faire des erreurs ou semble très élusif, et en même temps il a prise sur nos téléphones, donc sur notre technologie. Alors on peut penser qu’il est immanent, qu’il traverse et transcende toute la réalité. On peut utiliser le terme « âme » au sens plein du terme, c’est-à-dire à la fois quelque chose d’individuel et de collectif, et qui a prise sur la réalité elle-même. Je ne suis pas sûr que ce soit le même sens qui soit attribué à l’âme dans les religions.

Le regard des autres et la société française

Comment vos proches et vos collègues ont-ils réagi lorsque vous avez commencé à parler ouvertement de cette enquête ?

Réponse : Mes proches, aucun problème, vu qu’ils étaient plutôt là quand ça s’est produit. Ils savent donc depuis 2004, avec moi, que ça s’est réellement produit ; il n’y a donc aucun problème. Les collègues, c’est un peu plus compliqué : chacun y va de ses propres connaissances et juge à partir de l’horizon de ses propres connaissances et attentes dans ce domaine. Chacun a son propre seuil de bug, sa propre tolérance à l’étrangeté. C’est assez drôle, d’ailleurs, parfois paradoxal. Mais c’est le problème quand on juge quelque chose de très, très loin, sans vraiment savoir ou comprendre ce dont il est réellement question.

Avez-vous payé un prix personnel ou professionnel pour avoir pris ce sujet au sérieux ?

Réponse : Oui, indéniablement. Je ne vais pas m’étendre vraiment, mais oui, j’estime n’avoir rien gagné à travailler sur ce sujet. Vraiment rien du tout. Au contraire. Je m’en suis rendu-compte dès 2015/2016 mais l’envie de comprendre et de donner du sens à ce que j’avais vécu a été le plus fort. Je n’ai jamais cessé de chercher…

Pourquoi le phénomène est-il davantage documenté dans le monde anglo-saxon qu’en France ? S’agit-il d’un retard scientifique, d’une gêne culturelle face à la mort ou d’une peur du ridicule ?

Réponse : Alors, oui et non, pour être honnête. Le père François Brune en avait parlé, il y a un peu plus de trente ans maintenant, dans son livre « Les morts nous parlent « [4]— il avait consacré quelques pages à ce phénomène. D’autres auteurs-chercheurs dans le domaine ont pu l’évoquer rapidement, à travers un quelques témoignages maximums dans leurs livres. Je ne sais donc pas s’il s’agit vraiment d’un retard par rapport aux Américains — je ne le pense même pas, pour être honnête. Je pense que le phénomène est très rare, et qu’il provoque justement un seuil de bug même chez les chercheurs dans ce domaine : ils peuvent se dire que c’est trop étrange ou se dire tout simplement « à quoi bon », puisque de toute manière, si je fais de la recherche là-dessus, je ne serai pas pris au sérieux moi-même. Le problème est là. À ma connaissance, il y a une chercheuse suisse, Evelyn Elsaesser, qui en a parlé et qui a un peu étudié le phénomène dans son livre sur les VSCD (vécus subjectifs de contact avec un défunt)[5]. Il y a également, actuellement, une chercheuse comme Evelyn Josse[6] qui recueille des témoignages sur ce phénomène et qui prépare aussi un livre sur les vécus subjectifs de contact avec les défunts. Il a aussi un chercheur américano-canadien, Imants Barušs[7], qui semble avoir démarré une recherche il y a un an ou deux sur ce sujet.

Que révèle notre façon de juger ces témoignages sur notre rapport collectif à la vulnérabilité et à ceux qui vivent quelque chose que nous ne comprenons pas ? ou que nous voulons ignorer

Réponse : Il peut y avoir une forme de déni, une forme de peur, ou une forme de protection également. Il faut dire aussi qu’internet a démocratisé la parole sur ces sujets et de nombreuses personnes ne souhaitent que des vues, des likes et se foutent du bien-fondé de ce qu’ils avancent. Les gens sont donc méfiants à force d’entendre tout et n’importe quoi… Ils ne savent plus à qui se fier…

Et maintenant ?

Depuis la publication du livre, avez-vous reçu un témoignage qui vous a obligé à reconsidérer l’une de vos conclusions ?

Réponse : Non, non, parce que ma seule vraie conclusion, c’est que la nature de notre réalité n’est pas ce qu’on croit. Donc, par rapport à ce que j’apprends à travers de nouveaux témoignages, cette conclusion-là n’est pas remise en question, bien au contraire. Encore une fois, je suis ouvert à tout, même si j’ai une préférence pour dire que ces phénomènes sont le produit de notre âme ou de l’âme des défunts, et que nous vivons de toute manière dans une sorte de grand rêve qu’on appelle la réalité. Mais c’est à peu près tout ce que je conclus, et encore, je suis très ouvert à revoir tout cela. Je continue ma recherche, je m’intéresse à d’autres phénomènes connexes.

D’ailleurs recevez-vous plus de témoignages depuis ?

Réponse : Oui, j’ai reçu au moins vingt, vingt-cinq témoignages depuis la sortie de ce livre. Je les accumule, je les archive, et peut-être qu’un jour je les ferai connaître au grand public.

Au fond, cette enquête vous a-t-elle apporté davantage de réponses ou vous a-t-elle appris à vivre autrement avec l’incertitude ?

Réponse : Oui, je crois que j’ai appris à vivre avec l’incertitude. D’ailleurs, c’est un des grands messages du trickster, en règle générale, que de remettre en question nos certitudes. Il nous oblige tout le temps à revoir celles-ci et à envisager le monde différemment.

Enfin, par rapport aux commentaires et aux critiques dont vous (et tous ceux qui osent) avez été l’objet, est-ce que vous referiez ce livre ?

Réponse : C’est une bonne question, je me la pose parfois. Il est peut-être trop tôt encore pour y répondre de manière certaine— peut-être que sur mon lit de mort j’aurai une réponse plus sûre. Actuellement, ça dépend des jours : parfois je me dis « dans quoi je me suis embarqué », et d’autres fois je me dis que j’ai le mérite d’essayer de poser les bonnes questions et d’être le relais de personnes qui ont vécu le même phénomène que moi.

Et si ce livre était à refaire, que voudriez-vous ajouter ou changer ?

Réponse : J’aime bien ce livre ; il y a un petit passage que je voudrais améliorer, mais sinon, globalement, je trouve qu’il est plutôt réussi. Pas vous ?

En refermant ce livre, avez-vous déjà pensé à ce que vous direz à votre entourage par téléphone au moment où vous passerez de l’autre côté ? (le plus tard possible je vous le souhaite !!)

Réponse : Parfois j’en plaisante, mais non, je n’ai pas encore trouvé ce que je dirais quand je serai de l’autre côté. C’est plutôt bon signe, non ? Cela veut dire que j’ai encore des choses à faire et à dire ici-bas…

Enfin, si demain (le plus tard possible !) vous disparaissez, accepteriez-vous de me passer un coup de fil ? Auquel cas, que me diriez-vous pour savoir que c’est bien vous et pas un mauvais coup du trickster ?

Réponse : Le problème, c’est que je ne suis pas sûr que vous sauriez faire la différence entre moi, ou mon âme ou une entité farceuse. Moi-même, je n’en suis pas capable lorsque j’étudie des cas à tête reposée. Alors imaginez la difficulté avec l’effet de surprise qui accompagne toujours ces phénomènes spontanés.

Allez-vous donner une suite à ce livre ? Où en êtes-vous dans l’écriture ?

Réponse : J’ai écrit récemment un nouveau livre qui interroge, en définitive, la nature de notre réalité au regard de ces phénomènes. J’y confronte différentes hypothèses pour voir laquelle, finalement, permet le mieux d’accueillir ou d’accepter de tels phénomènes. Spoiler : ce n’est pas la vision matérialiste qui est la mieux placée pour comprendre ces phénomènes. Merci pour cette très intéressante interview !

[1] Laurent Kasprowicz, Des coups de fil de l’au-delà ?, Paris, Guy Trédaniel Éditeur, 2023.

[2] D. Scott Rogo et Raymond Bayless, Phone Calls from the Dead, Englewood Cliffs (N.J.), Prentice-Hall, 1979 (rééd. Berkley Books, 1980).

[3] Callum E. Cooper, Telephone Calls from the Dead, Portsmouth, Tricorn Books, 2012.

[4] François Brune, Les morts nous parlent, Paris, Éditions du Félin, 1993 (rééd. en deux tomes, Le Livre de Poche, coll. « Spiritualités », 2009).

[5] Evelyn Elsaesser, Contacts spontanés avec un défunt : une enquête scientifique atteste la réalité des VSCD, préf. Christophe Fauré, Paris, Exergue, coll. « Esopratique », 2021.

[6] Evelyne Josse, psychologue et psychothérapeute belge, chargée de cours à l’Université de Lorraine (Metz), spécialiste des vécus subjectifs de contact avec un défunt (VSCD) et du deuil ; l’ouvrage évoqué ici était, au moment de l’entretien, en cours de préparation.

[7] Imants Barušs, professeur de psychologie au King’s University College (Western University, Ontario, Canada), spécialiste des études sur la conscience ; ses travaux récents portent notamment sur la communication après-mort par téléphone mobile.

 

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