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Nous avons encore la chance que Pedro Peñas Robles, nous livre une chronique et un nouveau billet d’humeur très détaillé et que nous vous conseillons de lire en entier. Son témoignage nous apporte un éclairage unique et précis.

Merci à lui pour son travail, sa passion et cet article de fond.

Et bien entendu, toute cette musique qu’on aime, nous aussi !

Songazine Team

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Début 2019, je me décide enfin à réactiver Adan+Ilse (le «+» de mon vieux pseudo HIV+ prenant la place du «&» d’A&I) avec ce nouvel album, dans l’idée de donner au projet d’autres perspectives musicales.

Les fans d’Adan & Ilse version canal historique trouveront que le son des 3 démos inédites sur cette compilation 2012-2019 est plus dur, lourd et industriel, néanmoins s’ils prennent le temps d’écouter la matrice d’Adan+Ilse, déjà embryonnaire sur l’album Wide Lights From Hatred Springs sorti, sous le nom d’Ushersan & HIV+ il y a 7 ans, ils constateront que les deux univers, Minimal Wave et Indus, ont toujours fait partie de l’ADN du projet. Pour ce nouveau disque j’ai proposé à remixer des morceaux assez différents, puisés dans la soixantaine de titres que nous avons écrits entre 2012 et 2017 (avant que ça ne devienne mon projet solo en 2018 à partir du single « Bleeding For You »).

Une vaste palette d’écriture, dont témoigne cet album, qui se veut un échantillon rétrospectif de la discographie de notre groupe retouchée par des artistes de notre écurie Unknown Pleasures Records. Des musiciens choisis en fonction de leurs genres respectifs : Vogue Noir (Angleterre), Antipole (Norvège), Kill Shelter (Ecosse), Mr Nô (Fr.), Blind Delon (Fr.), Maman Küsters (France), Dave Inox (Espagne), Hardlab (Fr.), Radikal Kuss (Belgique), Jostronamer (Australie), AkA (Portugal). La plupart des tendances musicales que nous avons embrassées 7 années durant avec Adan & Ilse sont ici représentées : New Wave, Cold Wave, Synthpop, Post Punk, Techno, EBM, Musique Industrielle. J’ai écrit les textes et je fais les voix sur tous les titres de cette rétrospective « 2012-2019 ». Pour la couverture du CD j’ai choisi le motif sur lequel a travaillé l’excellent graphiste Loops, une photo d’une sculpture steam-punk de mon vieux camarade Philippe Astolfi (de l’ancien groupe métal-indus Wired Brain), et qui symbolise pour moi un cœur d’airain prodiguant souffle de vie et pulsation au projet.

Écoute du CD : https://hivmusic1.bandcamp.com/album/2012-2019-uprgold-02-synth-pop-electro-pop-cd

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Les histoires d’amour finissent toujours mal

L’histoire au départ pourrait paraître banale, c’est celle d’une amitié artistique particulièrement prolifique qui n’a duré que 5 ans mais aura accouché de quelques beaux fruits. Originellement duo en 2012, sous le nom Ushersan & HIV+ (un CD publié chez Signifier Records/USA et un vinyle Black Monolith sur le label OPN/France), cette rencontre entre Usher de Norma Loy et moi-même est née d’une reprise de Suicide I remember. L’aventure s’est échelonnée sur 5 ans d’intenses collaborations. Le vrai point de départ du projet c’est les deux premières parutions d’Ushersan & HIV+ qui, si elles peuvent paraître inégales, sonnent réellement comme un aperçu sincère de ce que nous avions envie de faire à l’époque : des morceaux électroniques lo-fi bruts et spontanés ! Certains de nos premiers titres comme « By The Way », « Nuevo Siglo » ou « Adrenalina » donnaient déjà à entendre ce qu’allait devenir quelques mois plus tard Adan & Ilse, laissant transpirer une forte appétence pour la Minimal Wave et l’industriel analogique qui serviront de matrice à la suite de notre collaboration. Ce premier travail aura très vite une suite sous une forme Synth-Pop plus attrayante, fantasmée au départ par Usher et moi, dans l’idée de produire une New Wave élégante, au son moderne et à l’esthétique arty. C’est ainsi que sont venus en peu de temps un EP d’Adan & Ilse sur Space Factory (fameux label fondé par le pionnier techno David Carretta), suivi de 5 albums en format CD et une multitude de maxis, vinyle ou digital, publiés à mes frais sur ma structure Unknown Pleasures Rec. A noter également que quelques-uns de nos titres sont apparus dans des compilations Synthwave éditées par d’autres labels.

DISCOGRAPHIE COMPLETE : https://www.discogs.com/artist/3092825-Ad%C3%A1n-amp-Ilse

Cette amitié fondatrice, entre Usher de Norma Loy et moi, est vite devenue fusionnelle, puisqu’il ne s’est pas passé une seule journée, entre mai 2012 et janvier 2018, sans que nous échangions tous les deux des sons, des pistes, des voix, des concepts, des opinions ou des images. Usher m’a poussé à libérer ma voix sans complexe, et même si je ne me suis jamais considéré comme un chanteur au sens strictement académique du terme, j’ai mis toute mon âme dans ce rôle. Il semblerait, qu’au-delà de la qualité des compos d’Usher, ce soit justement ma signature vocale singulière qui a contribué à la spécificité de notre projet, principalement sur les 3 derniers albums plus matures et bien plus complexes que le premier Sadisco ou nous avions laissé notre producteur en roue libre. Chanter juste ou chanter faux, ça n’a jamais eu aucune importance pour moi, ce qui m’intéresse dans la voix c’est son authenticité et sa sincérité, les sentiments qui peuvent s’exprimer à travers le chant, le reste c’est de la branlette pour The Voice.

Comme dans toute forme de collaboration passionnée les choses se sont compliquées au bout de 2 ou 3 ans, notamment du fait d’interventions extérieures qui m’ont apparues éminemment toxiques pour la cohésion de notre duo. Et comme certaines personnes qui nous suivent depuis le début le savent, ça s’est achevé en eau de boudin de par mon initiative, pour des raisons davantage éthiques que musicales. Mais cette séparation inévitable n’efface en rien le fait que, durant cinq années de collaboration prolifique, nous étions Usher et moi exactement sur la même longueur d’onde et nous avons enregistré 3 superbes albums haut de gamme avec Birds Fallen From Heaven (2014), Cold Diamonds (2015) et Chirurgie Plastique (2017).

Notre objectif premier était d’écrire de belles chansons avec de chouettes mélodies avant tout pour se faire plaisir. Usher avait des fulgurances et composait quasiment un titre par jour, je devais suivre sans fléchir, écrire et chanter, puis envoyer nos pistes à Peter pour le mixage. Malgré la gestion de mon label le soir, et mon travail de fonctionnaire la journée, le ping-pong d’idées pour Adan & Ilse est très vite devenu addictif, notre collaboration a ouvert des chakras assez puissants.

Personne n’aurait misé un kopeck sur cette étrange association entre un compositeur cold wave culte comme Usher, et un bricoleur de samples expérimentant sans aucune notion de chant une voix de castrat sur des séquences synthétiques. J’ai fini par apporter mes propres mélodies vocales et une ligne directrice exigeante, motivé par la grâce des compos d’Usher et les arrangements ambitieux que nous demandions à Peter, amplifiant nos possibilités harmoniques vers des territoires que nous n’avions jamais explorés jusqu’alors dans aucun de nos projets. C’est un processus musical assez iconoclaste mais ça a super bien fonctionné. On voit bien la progression musicale entre le lancement de Sadisco qui nous a permis d’appréhender un genre musical, l’électro Pop, et le dernier LP en date dont l’ambition était de s’élever au-dessus de la mêlée. Le parcours discographique d’Adan & Ilse a été extrêmement riche, et beaucoup de fans, chroniqueurs et DJ’s nous ont confié que ça faisait partie des meilleures prods’ du genre. Il est d’ailleurs fort probable que si nous avions bénéficié d’une visibilité conséquente, d’un tourneur et d’un soutien médiatique correct nous aurions pu aspirer à faire vivre ce projet sur scène.

En effet, notre unique concert au Nuba/Cité de la Mode à Paris en 2013 fit très bonne impression et le public présent nous réserva un accueil chaleureux. Commercialement, si on excepte le disque Birds Fallen From Heaven – qui est mon album favori – et Chirurgie Plastique dont il nous reste une petite poignée, tous nos autres albums et maxis en format physique ont été intégralement vendus. Certaines de nos vidéos ont dépassé les 12 000 vues sur You Tube, et des DJ’s internationalement reconnus comme Dave Clarke ont joué à de nombreuses occasions nos remixes dans leurs playlists, preuve en est d’un intérêt croissant pour notre musique.

A la lumière de l’album qui sort le 1er avril, je vais brièvement revenir sur ce qui s’est passé et qui a précipité la mutation du duo en projet solo. Comme je l’ai déjà dit à de maintes reprises, je considère depuis longtemps Usher comme l’un des compositeurs les plus brillants de la scène Cold Wave/New Wave française des années 80, au même titre qu’un Spastz, qu’un Alain Seghir ou qu’un Mirwais par exemple.

Et j’ai entrepris, à l’issue de notre première rencontre – après qu’Usher soit venu passer un week-end du jour de l’an chez moi dans le Sud – de faire tout mon possible pour réhabiliter cet artiste culte, resté trop longtemps dans les limbes des sphères underground gothiques ou fétichistes. Cette envie de remettre le co-fondateur de Norma Loy à l’honneur s’est naturellement concrétisée par la publication sur mon label de ses premiers travaux de jeunesse sous le nom d’Anthon Shield. Uniquement disponibles au début des années 80 sur une poignée de cassettes rares et introuvables, j’ai donc entrepris de sélectionner les démos les plus marquantes de ce pionnier sous forme d’une compilation rétrospective, et de les faire masteriser par Friedmann Kootz (ingénieur du son de l’écurie Galakthörro) pour le format CD. Les vieux fans de Norma Loy ont ainsi pu redécouvrir les prémices de ce groupe culte et alchimique à travers les démos de jeunesse d’Usher (alias Ushersan ou Anthon Shield). Même si, depuis que j’ai cessé ma collaboration avec lui, le monsieur a tendance à faire du révisionnisme concernant les productions publiées sur notre label Unknown Pleasures. On mettra cela sur le compte de la colère, ou de la mauvaise foi, cette forme de réaction épidermique de ceux qui n’aiment pas être rejetés.

Fin 2012, un an avant que je monte Unknown Pleasures, j’avais suggéré à Usher de contacter les berlinois d’Aufnahme+Wiedergabe pour proposer à leur jeune patron, Philipp Strobel, les premières compos d’un nouveau projet sur lequel il bossait, Black Egg. Ces titres se sont retrouvés sur le superbe Legacy from a cold world, son meilleur album à ce jour (si on excepte le magnifique CD acoustique Songs of death and deception publié sur UPR en 2016). Sur ce premier Black Egg apparaît une musicienne injustement restée dans l’ombre, la française Judith Juillerat (qui à l’époque avait publié un album chez Shitkatapult, le label du fameux T. Raumschmiere) et qui contribuera indubitablement à la genèse de ce chef-d’œuvre, lui agrégeant une vibration wave minimaliste mélancolique dans l’esprit d’un November Novelet ou d’un Coil.

Je reconnais ne m’être pas rendu compte dans l’immédiat de l’apport réel de Judith Juillerat dans le son de ce projet piloté par Usher (après la mise en sourdine de Die Puppe, et de Norma Loy entre 2009 et 2016). Bien entendu il y a de fortes chances que Usher contredise mon analyse, mais pour argumenter mon propos je vous conseille vivement de guetter le prochain album de Judith Oneironautics qui sera publié bientôt chez UPR et vous constaterez par vous-mêmes que la miss était bien en partie responsable de l’ambiance si particulière du premier Black Egg.

Dès la première écoute de leurs maquettes, je suis tombé amoureux du mélange de glace et de feu qu’Usher et Judith avaient mis en place, j’admirais cette harmonie unique, leurs synthétiseurs apocalyptiques et leurs voix sous kétamine se mariant à merveille dans une production électronique d’une beauté fatale. Convié par Usher à l’époque, j’ai apporté ma petite touche en m’occupant du mixage de sa nouvelle version de « Romance » (premier titre originel de Norma Loy repris sur Legacy from a cold world). Puis Usher se disputa irrémédiablement avec sa collaboratrice, l’éjectant sans préavis avant même que Legacy from a cold world ne sorte dans les bacs. C’est pour moi l’un des meilleurs albums de Usher tous projets confondus. Faut-il que les plus belles choses soient faites par des gens qui finissent par se détester ?

Peu de temps donc, avant la publication de ce premier Black Egg sur A+W, Usher très remonté m’envoya un message m’expliquant que Judith avait osé demander à être créditée sur le livret du disque comme co-compositrice/co-productrice de cet album, et il me raconte, agacé, que « n’ayant pas eu gain de cause elle a eu l’outrecuidance de contacter Strobel directement pour exiger d’apparaître dans les crédits de la pochette ». Le label allemand corrigea la pochette, et Judith fut enfin créditée à sa juste valeur sur son propre disque. Usher, extrêmement rancunier, la blacklista définitivement, racontant, à qui voulait bien l’entendre, que c’était une méchante fille, probablement le même genre de joyeusetés qu’il doit dire de moi aujourd’hui. Cela dit nul n’est innocent en ce bas-monde, et il n’y a que ceux qui ne créent rien qui n’ont de problèmes avec personne.

Loyal envers ma vénérable « idole » de Norma Loy, et un tant soit peu naïf je pense, j’ai pris à l’époque parti pour lui et je me suis permis de reprocher à Judith d’avoir été inconvenante à son égard (tout simplement d’avoir osé réclamer qu’on reconnaisse son apport sur un disque sur lequel elle avait tant travaillé). La tête dans le guidon à l’époque, trop occupé par le démarrage du label et les soucis de la vie, je ne me rendis pas compte immédiatement de l’injustice flagrante faite à une musicienne aussi douée et discrète que mademoiselle Juillerat. Surtout concernant un disque que j’adore et qui a été mon album de chevet pendant des mois et des mois. Ce n’est que bien plus tard que je constaterai qu’Usher n’en était pas à sa première embrouille avec l’une de ses ex-collaboratrices. Je n’en dirai pas plus sur ce sujet, mais ce sont des choses somme toute assez banales qui arrivent entre musiciens de n’importe quel milieu, rien de neuf ni de particulier dans la complexité des relations, virtuelles ou réelles, la plupart des groupes ayant en leur sein de fortes personnalités ont connu ce genre de conflits, aucune raison que dans l’underground ce soit différent ! Mais je tenais tout de même à rappeler cette chronologie, qui n’est en rien anodine dans la suite des événements et dans la lente déliquescence de mes relations avec Usher, jusqu’à que je me décide enfin de mettre un terme à cette histoire et de passer à autre chose de moins… toxique.

Il faut savoir que se séparer d’un musicien comme Usher c’est déjà se mettre à dos une partie non négligeable des fans de Norma Loy, de Die Puppe, de Black Egg et d’Adan & Ilse confondus, mais aussi une grande partie des suiveurs français de la scène Cold Wave et gothique hexagonale. Ce qui pour un patron de label aurait pu avoir des conséquences en termes de volume de ventes et d’image.  Mais voilà, comme je l’ai dit moi je ne fonctionne qu’à l’affect, et je ne me soucie guère de l’image positive ou négative que peuvent avoir mes prises de position, mes décisions et mon travail artistique, dans les différentes chapelles susnommées. Pour moi l’amitié, la loyauté, l’amour, la fraternité, ne sont pas des concepts purement intellectuels, mais de vrais sentiments forts qui dictent mon fonctionnement relationnel et intime avec autrui. J’ai hérité cet aspect passionnel de mon sang ibérique, que ça plaise ou pas je m’en tamponne, je ne suis pas là pour faire des concessions et des courbettes mais pour proposer, défendre et promouvoir, des genres musicaux que j’aime depuis ma jeunesse et qui ont toujours été portés par de fortes personnalités avec du relief, le Post-Punk ce n’est pas un truc lisse pour midinettes comme on le constate aujourd’hui.

Au début des années 80 les premiers musiciens qui ont exploré les machines et mis de la douleur et de la tension dans leurs riffs de guitares étaient souvent des êtres asociaux et givrés, ce qui colle parfaitement à ma perception de l’Art. La philosophie à coup de marteau comme disait le grand Nietzsche ! Fidèle à cette logique, j’ai longtemps défendu Usher avec conviction quand certains types aigris se permettaient de le dénigrer publiquement sur les réseaux sociaux, je me suis pour ainsi dire fait quelques « ennemis » supplémentaires en prenant parti pour lui dans des discussions stériles, alors que lui-même continuait à garder ces mêmes haters dans ses « friends » Facebook. Un comble de perversité – ou de faiblesse – que je n’ai jamais réellement compris !

Ma manière de fonctionner a toujours été binaire, soit tu es avec moi, soit tu es contre moi ! Aucune place au doute. Ce doute, qui s’avère être le pire ennemi dans toute forme de combat. J’ai voulu en discuter à l’époque avec Usher et celui-ci a souhaité me rassurer en me disant que « ces gens-là ne comptaient pas artistiquement pour lui, mais qu’il préférait les garder dans son entourage au cas où il en aurait besoin pour un coup de main sur telle ou telle prod ». Dont acte, j’ai pris en compte sa manière de fonctionner, pensant que son apparente bienveillance à mon égard était motivée avant tout par… de l’amitié. J’ai laissé pisser, prenant acte d’une situation qui faisait entorse à mon éthique. Cependant, étant donné que notre relation musicale était au beau fixe, et que nous sortions des albums de plus en plus beaux, il n’y avait aucune raison pour que je m’immisce dans cette forme d’attitude hypocrite avec nos partenaires. Il faut reconnaître que Usher et moi nous étions en parfaite osmose musicale entre 2012 et 2017, et le son d’Adan & Ilse évoluait très rapidement, grâce à la maîtrise technique de Peter notamment, jusqu’à atteindre la perfection sur notre album Cold Diamonds. Cependant mes exigences, envers les uns et les autres, se sont peu à peu transformées en intransigeance à mesure que le label prenait de l’ampleur au niveau international et que mes frais de pressage, de SDRM, de frais d’envois, de taxes et de publicité augmentaient sensiblement. Je ne souhaitais vraiment pas qu’on puisse un jour me reprocher mon sempiternel discours d’intégrité et d’exigence alors que notre producteur de l’époque continuait en parallèle à produire de la dance musak de camping. J’avoue avoir agi brutalement, mais c’était à la mesure de la déception qui fut la mienne quand je me rendis compte que certains essayaient de me la faire à l’envers.

J’ai pris la décision de me séparer de ce Peter et de chercher un autre ingénieur du son plus fidèle à mon éthique musicale. Une décision risquée à l’époque, dans le sens où Usher voulait justement qu’on garde Peter sous le coude, car il lui rendait des petits services de production, mais il accepta ma décision de le virer sans jamais l’assumer publiquement. Il laissa ensuite notre ex-producteur se répandre en insultes à mon encontre sans jamais apporter son éclairage pour rétablir les faits. A partir de là, je m’en suis pris plein la gueule de la part de quelques beaufs analphabètes d’une inculture crasse pour qui la musique underground se résume à bander sur Desireless, Heaven 17, OMD, Scooter, VnV Nation, Partenaire Particulier ou Indochine.

Toute mon action dans le milieu dark ces 30 dernières années a justement été de combattre la facilité et les clichés inhérents à des genres initiés à la fin des années 70/début 80. Je ne céderai jamais un pouce de terrain à ces blaireaux qui polluent les scènes musicales qui nous sont chères. J’ai tenté une dernière fois de lui tendre la perche mais Usher me répondit, comme à son habitude, avec sa sempiternelle tirade de psychologue grand prince « mais tu es bien au-dessus de tout ça Pedro, ces gens n’existent pas musicalement pour moi, ne tient pas compte de leurs critiques, c’est toi qui es sur la bonne voie ». Dans Adan & Ilse, si on excepte 3 ou 4 chansons de nos débuts dont j’ai posé les bases rythmiques et quelques samples (le sample de trompette jazz de Miles Davis sur un des titres de « Birds Fallen… » c’est mon idée), mon travail consistait essentiellement à écrire les paroles et à chanter (j’ai enregistré toutes mes voix dans mon studio sans l’aide de personne).

Néanmoins dans le groupe, je ne suis pas qu’un simple vocaliste vu que j’ai toujours dirigé la création de nos pochettes en collaboration avec nos graphistes du label, que j’ai toujours pris en charge les frais de pressage et de transport, que j’ai payé toutes les demandes d’autorisation SDRM pourtant onéreuses (du fait qu’Usher est le seul inscrit à la Sacem il a été le seul à toucher les royalties de nos ventes !), et j’ai fait office de manager du groupe pour notre unique concert parisien. C’est donc bien après son éviction que Peter Rainman, très en colère (il ne peut s’en vouloir qu’à lui vu que je l’avais averti à plusieurs reprises), a commencé à me diffamer auprès des lèches-boules obséquieux de son réseau, en me traitant soit de « tyran » (ce que j’assume totalement), soit de « répartiteur de tâches » parce que depuis le début du projet je lui donnais des directives sur la production, la direction artistique et stylistique que je voulais donner aux maquettes composées par Usher le seul vrai songwriter de la bande.

En 2017, malgré ces tensions, Usher et moi nous nous sommes retrouvés à nouveau en duo, comme au tout début de notre projet, et nous avons entamé la composition du dernier vrai album d’Adan & Ilse, Chirurgie Plastique. Les démos fonctionnaient très bien et nos deux tessitures vocales en interaction faisaient des miracles une fois de plus. Usher composait de chouettes démos, je rajoutais ma voix grave ou aiguë selon les besoins des titres, et Usher saupoudrait le tout de backing vocals inspirés ou chantait en lead sur un track minimal wave comme « Untouchable » qui contient des paroles vraiment cool ou « Superstar » qu’on a écrite à deux. Je rajoutais des samples, des petits sons de-ci de-là, j’intervins aussi sur la chaîne de production estimant nécessaire de confier le mixage à un vrai ingénieur du son issu de notre scène et plus à un transfuge de La Croisière S’amuse. Car ni lui, ni moi, n’étions des producteurs assez calés techniquement pour faire des arrangements ambitieux et un mastering correct pour un disque comme Chirurgie Plastique. J’avais initialement fait appel à un inconnu du nom de Phllox pour la production (un amateur de MAO rencontré sur un forum dix ans auparavant tout comme Peter et Bruno que j’ai présenté à Usher et dont il se sert aujourd’hui comme des « petites mains » promptes à faire ce que désire le Maître).

Mais nous fûmes peu satisfaits du résultat. J’ai donc embauché Paul Fiction qui nous a fait un super boulot. Faut dire que dans le groupe, comme je l’ai précisé plus haut, je n’étais pas uniquement le chanteur ou le bricoleur de samples, c’est aussi moi qui me suis occupé de faire les chèques depuis le début. Durant 5 ou 6 ans j’ai consacré la majeure partie de mon temps, de mon énergie, de mes contacts et de mon argent, à promouvoir et distribuer les huit albums dont Usher fut le compositeur principal (Adan & Ilse, Black Egg, Anthon Shield et Norma Loy), et à essayer de toutes mes forces de redonner une visibilité à un artiste dont j’admire l’univers musical et visuel depuis mon adolescence. Dès 2016 j’ai commencé à sentir le manque de franchise de mon collaborateur. Je n’arrive pas à faire semblant, je finis toujours par ouvrir ma gueule, par exprimer ma pensée avec conviction, et si les choses ne s’arrangent pas humainement je finis par me détacher de la personne quoiqu’il en coûte. Cette situation bancale ne pouvait pas durer, ça sentait le sapin, il manquait juste une étincelle pour précipiter la fin de notre idylle musicale, elle arriva assez vite.

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Début 2018, j’ai pris l’initiative de produire une ambitieuse compilation caritative en hommage à Genesis P-Orridge (le fondateur de Throbbing Gristle et Psychic TV) et j’avais décidé d’y inclure une reprise de Psychic TV par …Judith Juillerat ! Pour moi la boucle est bouclée, et puisqu’Usher continue à bosser avec certains de mes détracteurs, je n’avais aucune raison de m’empêcher de signer une artiste que je trouve brillante juste parce que monsieur a décrété un jour que cela serait un cas de casus beli. Après la publication de cette compilation (dont l’argent fut versé au leader de Throbbing Gristle pour l’aider dans les frais médicaux de sa leucémie) je me suis aperçu qu’Usher commençait à prendre ses distances, et à travailler de plus en plus avec la plupart de mes ex-collaborateurs, dont il utilise les compétences techniques alors qu’il a souvent exprimé en privé une certaine forme de mépris envers eux. Courant 2018, je lui fais donc part de ma décision de mettre Adan & Ilse en pause, car trop occupé avec mon label et d’autres collaborations avec de jeunes artistes, lui se dit soulagé car fatigué par ces 5 années intenses de travail commun.

Usher m’envoie alors un message dans lequel il dit être très surpris de voir que j’ai sélectionné un morceau de son « ennemie » Judith pour notre compilation Tribute à Genesis P-Orridge, il me dit que c’est un « casus belli » pour lui, et qu’il avait même « songé à me rayer de ses contacts en début d’année mais qu’il avait fait preuve de clémence à mon égard ». Lisant ces mots tout remonta à la surface, cette forme de relation basée sur l’hypocrisie, une évidente déloyauté envers moi, des manipulations, des non-dits, sa relation d’intérêt avec tous les gens qui peuvent lui servir à atteindre son objectif. Bref je me suis senti réellement offusqué de voir que lui qui n’avais jamais été loyal envers moi, exigeait de moi que je le sois envers lui ! Le comble n’est-ce pas ?

Ce n’était plus possible pour moi de continuer à travailler avec quelqu’un, aussi génial soit-il, qui a si peu de considération pour les rapports humains réels et authentiques.

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Conclusion : faut toujours éviter de rencontrer vos « idoles » au risque d’être profondément déçu. Agir plutôt que réagir, faire plutôt que défaire, proposer de nouvelles visions plutôt que de se laisser aller à la nostalgie, ne jamais céder une once de terrain à un combat culturel et musical auquel je crois dur comme fer, et surtout avancer plutôt que de me laisser emmerder par des manipulateurs, des faux-culs ou des parasites.

Comme je l’ai dit au début de ce billet d’humeur ma relation avec les gens est la plupart du temps basée sur l’affect, vous enlevez cet élément-là de l’équation et il m’est impossible de travailler avec quelqu’un dont je n’admire ni la loyauté, ni l’engagement dans la scène, ni la probité artistique. Oui j’ai des principes à la con, un peu vieux jeu, et ils m’ont souvent fermé des portes. Je reconnais que socialement c’est un fardeau d’avoir un caractère intraitable comme le mien, et cela a contribué à me faire rater quelques opportunités dans ma vie artistique ou professionnelle, être une grande gueule ce n’est pas très bankable. L’Art ne souffre d’aucun compromis. Sur le long terme j’estime que l’œuvre compte plus que les petites compromissions des uns et des autres, l’humain est super important quand on fait une musique qui touche à l’émotionnel et à la sensibilité, je n’ai pas envie de faire de concessions sur des valeurs comme la loyauté et la solidarité qui sont pour moi des valeurs primordiales, on fait déjà assez de concessions dans la vie de tous les jours pour ne pas avoir à en faire dans la musique.

Aujourd’hui je n’en veux plus à personne, j’aime bien que les choses soient claires et qu’elles soient dites sans masque, et c’est ce que j’ai toujours fait, que ça plaise ou pas. Usher aura probablement une autre vision et un autre point de vue de notre histoire, peu importe, le principal c’est que chacun fasse ce qu’il a envie de faire, même si j’exprime mes désaccords avec fermeté je n’ai aucune haine envers quiconque, et nos fans communs pourront continuer à nous écouter ou pas, ou à prendre parti comme bon leur semble pour qui ils veulent, moi je m’en tamponne, ça ne changera rien à ma vie. Je n’ai plus le temps de me retourner sur le passé car le présent nous dévore tous, jour après jour. Le compte à rebours est enclenché pour nous autres survivants des années 80, le crépuscule est au bout du chemin, à la fin il ne restera qu’une seule chose de nos âmes tourmentées et de nos batailles : il restera les livres, les disques et …la Musique ! Tout le reste c’est du vent pour les crétins. Comme le dit John Lydon dans son autobiographie : (…) « Mes seuls vrais ennemis sont les menteurs et ils sont prêts à tout pour me neutraliser parce qu’ils veulent continuer tranquillement à polluer les esprits ».

Pedro Peñas Robles

 

 

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