Mourn

Je m’ennuyais sur Internet en écoutant au hasard des groupes qui ne me plaisaient pas. Je zappais. Bêtement. Tel l’insupportable rejeton de la génération Z (ouf, c’est la dernière, après on pourra enfin se mettre sérieusement à l’apocalypse, on a failli attendre), balayant d’un revers de main blasé sa pléthorique collection de jeux DS dont la valeur marchande avoisine le PIB du Burundi et couinant « j’ai rien à mettre (dans ma console) », je déplorais la nullité de cette soirée tout en me préparant à cliquer sur la pochette d’album suivante après 20 secondes d’écoute, quand soudain, mon cerveau envoya un « oh wait ! » impérieux à ma main. Trop tard. À mon âge, les réflexes sont aussi défaillants que l’enthousiasme.

Je revins cependant en arrière pour reprendre où je l’avais laissée cette belle montée de voix et voir si elle tiendrait ses promesses. Ce qu’elle fit. Il y avait dans ce « Dark Issues » de Mourn, quelque chose de familier et d’ancien. Quelque chose qui fait aimer sortir, malgré sa fatigue, et manger des kilomètres pour échouer dans une improbable salle des fêtes, un sous-sol de bar au plafond trop bas ou une discothèque de la Costa Brava, transformée, le temps de la morte saison, en salle de concert DIY. Car les quatre acolytes de Mourn (trois filles, un gars) sont espagnols. Catalans, plus exactement. Et là, les souvenirs remontent : la Catalogne, envahie trois mois par an par les beaufs de toute l’Europe, et tout le reste de l’année, inépuisable vivier d’un punk hardcore cousu main, éclectique, inventif, toujours prêt à monter sur scène, même sans scène. Ces gens-là te sortaient dix groupes géniaux par an, organisaient des festivals underground sur la plage, en pleine saison, montaient des labels incroyables (B-Core existe toujours) et t’auraient presque fait croire que l’on s’aimerait encore lorsque le punk serait mort.

Les membres de Mourn, moins de vingt ans au compteur, empêtrés dans leurs contraintes de lycéens pour organiser leurs tournées, sont nés à ce moment-là. Vers la fin des années 90. Ils ont respiré, en venant au monde, cet air plutôt sain où flottait l’odeur de l’enthousiasme et de la créativité débridée et où claquaient des slogans aujourd’hui un peu désuets : « DIY », « non-profit », « support da scene ». Le punk hardcore, quoi.

Sans surprise, Carla Perez Vas, indique que le groupe écoute principalement du punk, du hardcore mélodique et de l’emo. Après distillation de ces vieilleries, ils nous offrent, sur un plateau, un album sincère, d’une énergie brute mais jamais brutale, mélodique sans niaiserie, qui donne envie de croire en l’avenir du punk. Juste quatre adolescents qui ont quelque chose à crier à la face d’un monde absurdement content de lui, trois filles et un garçon qui ne vont pas se laisser faire par la médiocrité et l’indifférence. Pas tout de suite. Pas tant qu’ils auront cette étincelle de colère contagieuse et jouissive.

Vous savez quoi, les mômes ? Vous avez sauvé ma soirée.

 

Henriette de Saint-Fiel

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