15 février 2019, EMB Sannois, nous avons rendez-vous avec Anna Calvi. Quinze jours plus tôt avec ses musiciens elle envoûtait la Salle Pleyel avec Hunter son troisième album sorti en août dernier chez Domino Recording. A l’EMB, comme sur une partie de sa tournée, elle a choisi de livrer une autre version, plus intimiste : Anna Calvi solo sur scène version voix – guitare électrique.

Il y a de la fébrilité dans l’air à l’EMB, les balances se terminent et on a comme une impression de calme avant la tempête…

On monte quelques marches, une porte s’ouvre sur la loge d’Anna Calvi, celle au charisme inouï, à la voix exceptionnelle, de la guitare virtuose. Tout en contraste, Anna Calvi nous accueille, humble, attentive et dégage une énergie, une douceur absolues.

Elle nous raconte, pudique, son Hunter.

Pour écrire ce troisième album sorti 5 ans après One Breathe (durant lesquels l’Anglaise a collaboré avec David Byrne sur un EP et a composé un opéra avec Robert Wilson), Anna Calvi s’est installée à Strasbourg, « loin de toute contrainte, distraction, pour se plonger dans le travail ». Hunter a ensuite été produit par Nick Launay (Nick Cave) et enregistré à Londres et à Los Angeles. C’est un album brut, d’une puissance viscérale qui explore à travers ses dix titres les thèmes de la sexualité et du genre et bien au-delà, la force et la vulnérabilité. Hunter est un album très engagé, sincère et d’une sensualité redoutable. Il est accompagné d’un manifeste qui éclaire de façon explicite l’intention d’Anna Calvi.

« Je voulais faire un album galvanisant, intense, quelque chose qui sonne très instinctif, aussi sauvage que possible. »

Elle confie « s’être rendue compte au fur à mesure de l’écriture [qu’elle] voulait quelque chose de très viscéral. » Et c’est en écrivant, « le premier morceau, Indies or Paradise [qu’elle] a eu l’idée du coté sauvage que l’album pourrait avoir. »

Pour rendre cette sincérité et cette animalité dans la composition, elle réduit les mélodies, écrit avec moins de notes et travaille sa voix :

«  J’étais intéressée de voir les notes les plus hautes de ma voix. Car quand tu pousses ta voix très haut tu ne peux pas te cacher, ça demande que tu sois vraiment bien dans ton corps, parce que ça demande toutes les forces de ton corps d’aller aussi haut. C’était intéressant pour moi car j’ai toujours été dans les notes les plus basses de ma voix. »

Tout au long de Hunter, une tension est installée, un développement : le jeu du chasseur et du chassé, la séduction, la liberté de sortir du cadre établi, la lutte jusqu’au relâchement (Away), avec l’idée « qu’une façon d’être fort, plutôt que de se battre, réside dans le fait de s’abandonner. »

Dans cette progression Anna Calvi propose des instants de grâce comme sur le sublime Swimming Pool, inspiré du tableau de David Hockney, respiration lumineuse et émouvante, ouvrant sur de grands espaces (peut-être ceux du désir) où s’entend la douceur des raies de lumière qui se reflètent à la surface de l’eau tranquille, nous invitant à y plonger.

Mais avec Anna Calvi, l’eau n’est jamais tranquille très longtemps, et c’est tant mieux.

Quelques instants plus tard, la salle de l’EMB est baignée d’un clair-obscur rouge sang, sur scène deux amplis, deux Fender Telecaster, un micro, un verre de vin, une bouteille d’eau. Le public retient son souffle. Les notes de Rider To The Sea résonnent et préfigurent l’entrée d’Anna Calvi, haut rouge et pantalon noir, qui saisit sa guitare et entame No More Words augurant du set à venir : Hold me down and hold me close tonight / Feel you warm, I feel you by my side

Le céleste Swimming Pool charme le public. Anna Calvi enchaîne avec la reprise de Fire de Bruce Springsteen, comme pour mieux nous surprendre, puis déroule Suzanne and I, comme pour mieux nous retrouver. Viennent ensuite As A Man dont l’énergie communicative emmène la salle, suivi en écho, même si deux albums les séparent, de I’ll Be Your Man. Anna Calvi est lancée, le public accroché. Elle s’envole vocalement sur Don’t Beat the Girl puis sur I’intense Indies or Paradise. L’endiablé Wish s’étire avec ses riffs ébouriffants qui amènent crescendo à son refrain suspendu. On frissonne. Les sommets sont atteints avec l’ensorcelant Alpha, qu’Anna Calvi joue dans la pénombre, s’effaçant pour laisser toute la place à l’atmosphère vaporeuse du morceau. Elle quitte la scène sur une reverb hypnotique, laissant à terre sa Telecaster.

Elle revient sous les applaudissements chaleureux, change pour la première fois de guitare, poussant rageusement du pied au passage celle restée au sol et offre une reprise habitée, en français dans le texte, de Jezebel, dernier morceau puis s’en va.

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50 minutes durant le son est pur, précis, puissant (le charmant et talentueux Ben Ellis, entre autres bassiste d’Iggy Pop, ingénieur du son d’Anna Calvi sur ses concerts solo en est le garant). L’intensité de la lumière rouge qui habille la scène durant tout le set s’accorde parfaitement avec la férocité et la grâce d’Anna Calvi. On repense à l’esthétique qui accompagne Hunter, conçue pour explorer cet aspect primitif, sauvage. On est touché par l’engagement, le courage, la puissance avec lesquels Anna Calvi interprète seule sur scène ses morceaux. Less is more, le set est épuré, le talent d’Anna Calvi et l’aura qu’elle dégage suffisent à subjuguer. On est à sa merci. Les échanges sont généreux (entre les applaudissements Anna Calvi remercie en français son public) et on savoure notre chance de la voir dans un écrin comme l’EMB. On la sait heureuse de jouer en France : « Le public français a toujours bien accueilli mon travail, j’aime bien y jouer. »

Avec Hunter Anna Calvi semble avoir trouvé son essence et s’élève ainsi vers les sommets.

Veyrenotes & Wunderbear

 

 

Crédit photo de une : Maisie Cousins

Un grand merci à Vanessa MD et à Jennifer Gunther de Domino Recording pour leur aide précieuse, un grand merci à l’équipe de l’EMB Sannois ;

Un merci tout particulier à Ben Ellis pour son accueil rassurant et chaleureux, a french word a day…

Et un immense merci à Anna Calvi pour son temps, sa disponibilité, sa gentillesse, books make people closer.

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